Le Maroc, l’Algérie, une même absence …

Le Maroc et l’Algérie ont tous deux perdu leurs Juifs. L’un en a fait une blessure qu’il honore, l’autre un silence qu’il entretient. Ce contraste dit tout de ce que devient une nation selon ce qu’elle choisit de se rappeler.

Il y a une expérience que l’Histoire a menée presque à notre insu. Prenez deux pays voisins, deux sœurs de langue et de géographie, deux terres qui ont abrité pendant des siècles des communautés juives parmi les plus anciennes du monde. Faites-les traverser le même vingtième siècle — la colonisation, les indépendances, les guerres du Moyen-Orient, les départs. À la fin, les deux se retrouvent presque vides de leurs Juifs. La communauté n’est plus là, ni au Maroc, ni en Algérie.

Et pourtant, ce qu’ils ont fait de cette absence n’a rien de commun. C’est là que l’expérience devient vertigineuse.

Le Maroc a choisi de se souvenir. On peut discuter les intentions, mesurer la part de calcul diplomatique, mais le fait est là, inscrit dans la pierre et dans le droit. Les cimetières juifs sont restaurés, souvent sur fonds publics. Les sanctuaires des saints continuent d’accueillir leurs pèlerins. La constitution de 2011 nomme explicitement « l’affluent hébraïque » comme une composante de l’identité nationale marocaine — un pays musulman qui écrit, dans son texte fondateur, que le judaïsme fait partie de lui. Des familles musulmanes gardent, de génération en génération, les tombes de rabbins qu’elles n’ont jamais cessé de vénérer. Le Juif marocain est parti, mais le Maroc a décidé qu’il resterait marocain.

L’Algérie a choisi l’inverse. Non pas l’hostilité bruyante — quelque chose de plus efficace : l’effacement tranquille. Les cimetières juifs à l’abandon. Les synagogues transformées ou murées. Une histoire nationale réécrite comme si deux mille ans de présence juive n’avaient été qu’une parenthèse coloniale, un accident français à refermer avec le reste. En Algérie, le Juif n’est pas devenu un ennemi. Il est devenu un oubli. Ce qui est pire, car on peut se réconcilier avec un ennemi ; on ne se réconcilie pas avec ce qu’on a décidé de n’avoir jamais connu.

On m’objectera que le Maroc a ses raisons stratégiques — la relation avec Israël, l’image internationale, la diaspora. C’est vrai. Mais cette objection prouve exactement le contraire de ce qu’elle veut dire. Car si se souvenir de ses Juifs est aujourd’hui un atout diplomatique pour le Maroc, alors les avoir effacés est une perte sèche pour l’Algérie — y compris dans les termes froids du calcul d’intérêt. La mémoire n’est pas seulement une vertu morale. Elle est devenue un capital. Le Maroc l’a compris ; l’Algérie s’en est privée.

Mais réduire cela à de la géopolitique serait manquer l’essentiel. Ce qui se joue est plus profond, et il concerne toutes les nations, pas seulement ces deux-là. Un pays n’est pas défini par qui il accueille, mais par qui il accepte de continuer à porter une fois que la personne est partie. La mémoire est le vrai test de la maturité d’une nation. Se souvenir de ceux qui ne votent plus, ne peuplent plus, ne servent plus à rien — voilà ce qui distingue une nation qui a une âme d’un territoire qui a seulement des frontières.

Je suis marocain et musulman. Je n’écris pas cela pour flatter mon pays, et le Maroc a ses ombres comme tout le monde. Je l’écris parce que le contraste avec son voisin m’oblige à une conclusion que je préférerais nuancer davantage : face à la même absence, on peut choisir la fidélité ou l’amnésie. Et ce choix-là, aucune circonstance ne l’impose. Il révèle ce qu’on est.

Les Juifs du Maroc et les Juifs d’Algérie ont quitté deux pays presque identiques. Ils ont laissé derrière eux deux nations qui, depuis, ne se ressemblent plus du tout. La différence n’est pas dans ce qu’ils ont emporté. Elle est dans ce que chaque pays a décidé de garder.

Amine — auteur, il écrit sur le Maroc, son héritage judéo-marocain et le corridor Maroc-Israël. Retrouvez ses livres et ses articles sur pinktarbouche.com.

à propos de l'auteur
Amine Drissi Boutaybi est un auteur franco-marocain, patriote et monarchiste, attaché à la mémoire judéo-marocaine et au dialogue entre le Maroc et Israël. À travers ses livres et ses publications, il explore l'histoire, l'identité plurielle du Royaume et la composante hébraïque inscrite dans la Constitution marocaine. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur le Maroc, son patrimoine et ses liens avec le monde juif. Il porte une conviction simple : ce qui unit le Maroc et Israël relève autant de la fidélité à une mémoire que de la lucidité sur un avenir commun.
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