Le Royaume du Maroc a connu un activisme politique estival aussi intense qu’inhabituel, à rebours de l’immobilisme de la scène politique régulièrement déploré. Cet activisme fut matérialisé par de nombreux projets de réformes annoncés par le Souverain lors de plusieurs discours. Il convient de noter que cette activité politique s’insère dans le cadre d’un climat social tendu, sur fond de boycott ainsi que du mouvement du Hirak, toujours tenace.

Ceci démontre que le palais prend très au sérieux la vague de contestations importante que connaît actuellement le pays. De fait, la contestation rifaine est toujours active puisque les mesures de long-terme n’ont pas été prises ou mises en œuvre de façon appropriée, ainsi que la grogne sociale plus généralisée illustrée par la vaste campagne de boycott de certains produits de première nécessité.

Apaiser la contestation rifaine

Pour rappel, le mouvement de contestation du Hirak a pris racine dans la région du Rif, historiquement hostile au pouvoir central de Rabat. Les manifestations ont donné lieu à de nombreuses arrestations, notamment dans la ville d’Al Hoceima, épicentre de la contestation suite à la mort dans des circonstances tragiques d’un pêcheur. Les arrestations ont été suivies par l’incarcération de nombreux opposants. A titre d’exemple, durant la nuit du 26 au 27 juin, la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca a rendu un lourd verdict : plus de 300 années de prison cumulées pour 53 prévenus, notamment accusés d’être des meneurs de la contestation.

Afin d’enrayer cette contestation qui ne faiblit pas et dont la gestion par le pouvoir laisse apparaître un mélange de frilosité et d’incompétence, Sa Majesté le Roi Mohamed VI a prononcé le discours de la fête du Trône (célébrant l’anniversaire de son accession au trône Chérifien) depuis AL Hoceima. Au cours de ce discours, le Souverain a intimé le gouvernement et les acteurs locaux de prendre des mesures sociales d’urgence pour la région.

Par ailleurs, et dans une volonté affichée d’apaisement et de reprise en main du dossier Rifain par le pouvoir, le souverain a accordé à l’occasion de la fête de l’Aid Al Adha la grâce royale à 160 détenus du Hirak condamnés à des peines légères (aucun chef de file n’a toutefois été gracié).

Le boycott : une contestation plus généralisée

Si le palais s’inquiète vraisemblablement de la situation rifaine, un mouvement social plus élargi a vu le jour depuis quelques mois, initialement sur les réseaux sociaux. Ce mouvement prend la forme d’un boycott de plusieurs produits de base vendus par des sociétés détenues en partie par plusieurs personnes caractéristiques de l’élite politique et financière marocaine, accusées de profiter de leur position pour s’enrichir.

Volonté de lutter contre la collusion entre le pouvoir et l’argent

Cette campagne de boycott appelle les marocains à ne plus consommer les produits de trois grandes marques pour contester le coût de la vie, trop élevé au goût des initiateurs de cette campagne et de ceux qui la suivent activement en boycottant certains produits. Sont particulièrement visés les produits phares de la marque Danone, celle-ci ayant annoncé suite à la réduction de ses ventes la baisse de ses achats auprès de fournisseurs locaux de lait, mais également plus récemment la baisse du prix de plusieurs de ses produits.

Subissent également la campagne de boycott les stations essences Afriquia (détenues en partie par l’actuel ministre de l’agriculture – Aziz Akhannouch, réputé proche du Palais et propulsé à la tête du RNI en tant que principal opposant au PJD) ainsi que l’eau minérale Sidi Ali (détenue quant à elle par l’ancienne patronne des patrons Miriem Bensalah Chaqroun).

Pour ne rien arranger à cette situation d’agitation sociale inhabituelle au Maroc et de rupture consommée entre le peuple et l’élite dirigeante marocaine, le ministre de l’Economie M. Boussaid (limogé depuis par le Roi le 1er août 2018) a qualifié les boycotteurs « d’écervelés ».

Dénonciation d’une certaine oligarchie

Si la cherté de la vie est mise en avant en premier lieu, ce mouvement s’inscrit également dans la volonté de dénoncer la collusion entre les élites et le pouvoir, accusées de s’enrichir sur le dos des marocains. De fait, deux des entreprises boycottées sont détenues partiellement par des ministres (ou anciens ministres, s’agissant de M. Boussaid).

A ce titre, et selon un sondage publié fin mai par le quotidien L’économiste, 57% des 3757 personnes interrogées affirmaient boycotter ces produits, principalement dans les classes moyennes. De plus, selon l’ONG Transparency Maroc, « c’est toute la gouvernance d’une économie minée par la rente, la corruption et l’interférence du pouvoir politique avec celui de l’argent qui est visée » (communiqué du 19 mai 2018).

Le Roi à l’initiative pour désamorcer les conflits

Dans ce climat tendu, l’approche relativement sécuritaire et attentiste qui prévalait jusqu’à cet été vis-à-vis de ces mouvements sociaux est d’autant plus surprenante que le Maroc s’efforce par ailleurs d’apparaître comme un modèle de stabilité et d’ouverture. Il est également intéressant de noter que dans tous ces mouvements, le point commun des manifestants est que ceux-ci s’adressent directement au Roi car ils semblent n’avoir aucune confiance dans les politiques ni les corps intermédiaires, jugés trop attentistes et corrompus.

Face à ces revendications de justice sociale légitimes (travail, services publics, fins des privilèges), le Roi s’est employé cet été à monter en première ligne, dressant un sombre tableau de la situation en termes d’éducation, de santé et d’inégalités.