Le M.J.L.F. a 40 ans !

Demain, 2 juin 2017, la communauté du MJLF aura 40 ans puisqu’elle a été fondée le 2 juin 1977. C’est un événement considérable à plus d’un titre. En tant que son rabbin fondateur, je voudrais (sans doute pour la dernière fois) évoquer ce que fut cette création d’une communauté libérale, la première en France depuis 1907, date des débuts de l’Union Libérale Israélite de la rue Copernic.

Peut-être convient-il de rappeler ce que signifie ce sigle aujourd’hui familier dans le paysage communautaire français ? Le MJLF, c’est le Mouvement Juif Libéral de France. Cette communauté, comme bien d’autres avant elle et depuis lors, est née d’une scission. « Scission » n’est pas forcément un gros mot. Ce peut être le début de quelque chose de neuf qui, tout en s’inscrivant dans une vieille tradition, en annonce la reviviscence en même temps que l’amplification. Le judaïsme a toujours été coutumier de ces mutations qui lui ont permis de s’enrichir au fil des siècles de nouveaux apports, d’indispensables ajustements à l’évolution de la société.

La scission de 1977 d’avec la maison mère de Copernic a été le résultat d’une crise interne dont certains aspects répondaient à des attentes réelles et dont il était nécessaire de les entendre.

Au terme de quatre années d’une présidence qui n’était pas toujours en adéquation avec les principes du judaïsme libéral, et qui tranchait avec les vingt-six années de la gouvernance sereine et consensuelle de Marcel Greilsammer ז »ל, un groupe d’une trentaine de familles décidait, après avoir vainement tenté de trouver un terrain d’entente, de rompre avec une situation trop difficile à vivre et de créer une nouvelle communauté.

Pari assez fou lorsqu’on y songe rétrospectivement, en pleine après-crise pétrolière, car l’immobilier parisien était au moins aussi inabordable qu’aujourd’hui et que le nerf de la guerre faisait quelque peu défaut !

Heureusement, les aventuriers ne furent alors guidés que par l’esprit qui les animait : trouver un lieu, même modeste, où célébrer un culte conforme à leurs aspirations, créer un Talmud-Torah de qualité, réunir des hommes et des femmes de conviction autour d’une étude approfondie et créatrice du judaïsme.

Certes, cette petite centaine d’individus ne prétendait pas révolutionner la planète. Mais elle croyait profondément que les principes du judaïsme libéral devaient être diffusés et s’adresser aux nombreux Juifs égarés de notre époque, ceci sans céder aux sirènes tentatrices de réintégration du giron consistorial au prix de concessions idéologiques et pratiques qui l’auraient, à terme, vidé de sa substance et de son élan.

Et les choses se mirent en route sans que nous ayons toujours conscience que notre tâche nous sublimait et nous faisait aller au-delà de nos espérances. Des grands et des petits miracles s’accomplissaient sous nos yeux éberlués. La réussite nous accompagnait et nos efforts étaient amplement récompensés. Le Talmud-Torah et les cours d’adultes dirigés par Colette Kessler ז »ל retrouvaient la force créatrice des fondateurs et de leurs successeurs de Copernic.

L’excellence était au rendez-vous et ne tarda pas à être connue d’un public toujours plus nombreux. Notre président fondateur, Roger Benarrosh, homme issu d’une famille marocaine dont les membres avaient toujours servi leurs communautés, faisait que nous, travailleurs communautaires, n’avions pas à nous soucier du matériel qu’il gérait magistralement. N’eût-il été que gestionnaire n’aurait pas suffi ; s’y ajoutaient une foi profonde et une implication totale, une vision de l’avenir du développement du judaïsme libéral communicatives.

Les hommes et les femmes avec lesquels s’est construit le MJLF, dont hélas beaucoup sont morts et que les membres actuels du MJLF ne connaissent même pas, furent des bâtisseurs au sens où Abraham Heschel parlait des « bâtisseurs du temps ». Ils ont tous apporté le meilleur d’eux-mêmes.

Et ce qui m’a le plus frappé est que les administrateurs d’alors étaient des fidèles des offices du shabbath et des cours, c’est-à-dire que leur action communautaire était guidée par la foi et la spiritualité, et pas seulement par des compétences, certes précieuses, mais insuffisantes à insuffler une âme à la communauté.

Une de nos prières se lamente de ce que אנשי אמונה אבדו (aneshé émouna avadou), les hommes de foi ont disparu. Sans doute était-ce là la particularité de notre communauté naissante : elle était composée de familles qui venaient y chercher (et y trouver) le prolongement de la vie de leurs foyers. J’ai souvent réfléchi au sens profond d’une communauté religieuse et j’en ai conclu qu’elle se devait d’être conforme à la triple dénomination de la synagogue : בית תפילה (beth-tefilah), une maison de prière ; בית כנסת (beth-kenesseth), une maison de réunion ; בית מדרש (beth-midrash), une maison d’étude.

Prière, assemblée, étude, trois piliers de la vie juive. Et ce qui leur est commun, c’est le mot בית (bayith), maison. Oui, la communauté se doit d’être une maison pour tous et pour chacun. Une maison, c’est le lieu où on se sent chez soi dans tous les moments de sa vie.

Le MJLF a considérablement grandi et essaimé. De nombreuses communautés sont nées de lui, certaines dans la douleur (les inévitables scissions), d’autres dans la sérénité. Il est normal que son esprit ait évolué au fil des décennies. Mais il est bon qu’il n’oublie pas son histoire et qu’il révise régulièrement ses fondamentaux (comme on dit aujourd’hui) pour ne pas s’écarter de sa vocation première, de la passion de ses fondateurs et de la fougueuse sagesse qui les animait.

Pour toute institution, il y a le défi du temps qui passe, de l’installation, de l’établissement, de la tentation de remplacer l’esprit par la médiatisation, de céder aux sollicitations de la société. Le judaïsme libéral, plus que le traditionnel, est en butte aux appels de la modernité auxquels il lui faut répondre par la créativité sans pour autant s’écarter des valeurs morales que la fête de Shavouoth nous rappelle avec exigence.

Ce n’est pas toujours aisé, mais j’espère que les nouvelles générations des membres du MJLF, qui a atteint une certaine maturité au bout de 40 ans, poursuivront l’aventure de leurs aînés dans la ferveur et la spiritualité d’une communauté authentiquement religieuse.