Ce shabbath, selon le rite de la diaspora, huitième jour de Pessah, nous lirons comme haftarah la prophétie fameuse d’Isaïe concernant l’ère messianique et annonçant (11:1-9) :

« Un rejeton sort de la souche de Jessé, un surgeon pousse de ses racines : sur lui repose l’esprit de l’Eternel, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de science et de crainte de l’Eternel. Il ne juge pas sur l’apparence, ne se prononce pas d’après ce qu’il entend dire, mais il fait droit aux miséreux en toute justice, et rend une sentence équitable en faveur des pauvres du pays. Sa parole est le bâton qui frappe le violent, le souffle de ses lèvres fait mourir le méchant. Justice est le pagne de ses reins, loyauté la ceinture de ses hanches. Le loup habite avec l’agneau, la panthère se couche près du chevreau ; veau et lionceau paissent ensemble sous la conduite d’un petit garçon. La vache et l’ourse lient amitié, leurs petits gîtent ensemble. Le lion mange de la paille comme le bœuf. Le nourrisson s’amuse sur le trou du cobra, sur le repaire de la vipère, l’enfant met la main. On ne fait plus de mal ni de ravages sur toute Ma montagne sainte, car le pays est rempli de la connaissance de l’Eternel comme les eaux comblent la mer. »

Excusez la longueur de cette citation ; je n’ai pas eu le cœur de vous en priver, tant il est vrai que d’entendre cette parole d’un grand prophète d’Israël du 8ème siècle avant l’ère chrétienne a de quoi nous faire rêver aujourd’hui encore.

Il y a deux parties dans ces dix versets. La première décrit la personne du Messie, descendant de Jessé, donc du roi David. La seconde ressemble à une image d’Epinal où cohabiteraient des espèces animales qui, naturellement, se combattent, l’une dévorant l’autre : le loup et l’agneau, la panthère et le chevreau, le veau et le lionceau, la vache et l’ourse.

De surcroît, le lion, comme le bœuf, se nourrit de paille ! Est-ce à dire que nos grands prophètes étaient des utopistes, des sortes de Candide de l’Antiquité ? Si l’on se réfère à certaines autres prophéties, on constate que, loin d’être des utopistes, Isaïe, Jérémie ou Ezéchiel avaient une grande lucidité par rapport à leurs contemporains dont ils n’avaient de cesse que de dénoncer leurs égarements et leurs infidélités envers le Dieu d’Israël. Ils savaient morigéner ; ils maniaient l’imprécation et la menace avec obstination. Et pourtant, voilà qu’Isaïe, l’un des plus grands prophètes bibliques, se met à rêver…

Permettez-moi ici une petite histoire drôle. C’est un pasteur protestant qui visite un zoo. Soudain il tombe en arrêt devant une cage où se trouvent côte à côte un loup et un agneau, exactement comme dans la prophétie d’Isaïe. Vite il se précipite chez le directeur du zoo et lui dit : c’est merveilleux, incroyable, cette cohabitation entre un loup et un agneau ; c’est le début de l’ère messianique, comment avez-vous fait ? Le directeur lui répond : c’est très simple, nous changeons l’agneau tous les jours ! Pauvre pasteur, il a dû être bien déçu !

Revenons-en à la prophétie d’Isaïe. Elle porte une lourde signification. Elle veut nous dire que, pour que s’accomplisse l’ère messianique, il faudra que se soit opérée dans le cœur des hommes une révolution comparable à celle nécessaire à la coexistence d’espèces animales rivales.

Ou, pour le dire autrement, qu’il sera aussi difficile, voire impossible, pour des hommes de vivre ensemble pacifiquement, que pour des animaux de vaincre leur nature profonde.

En fait, il est hautement improbable que des animaux carnivores deviennent un jour végétariens, car cela ne dépend pas de leur volonté, mais de leur nature.

Tandis que ce changement radical qui, chez l’homme, consisterait à cesser de faire la guerre à son prochain et de désirer ce qu’il possède, dépend bel et bien de sa volonté qu’il a le pouvoir d’exercer, ce que n’a pas l’animal. C’est là le symbole qu’Isaïe propose : il ne croyait sans doute pas à l’hypothèse du loup paissant avec l’agneau.

En revanche, il insiste pour que l’homme se réforme en profondeur, se métamorphose, jusqu’à « ne plus faire de mal ni de ravages sur toute Ma montagne sainte, car le pays est rempli de la connaissance de l’Éternel comme les eaux comblent la mer ».

Certains penseront que « ce n’est pas gagné ». Ils en ont le droit. Mais nous, hommes des temps modernes, qui chaque jour assistons aux progrès des sciences et des techniques, qui voyons l’espérance de vie s’allonger, certains fléaux reculer et disparaître, l’être humain capable de maîtriser son environnement, etc. pourquoi n’aurions-nous pas le droit de rêver que nos semblables modifient leurs habitudes et leurs comportements au point de réaliser ce fameux « vivre ensemble » dont on nous rebat les oreilles ? Le loup et l’agneau, une utopie ? Dans le règne animal certainement. Dans le genre humain certainement pas..