Comment peut-on raconter une sorte de « Guerre des Boutons » dans le cadre effroyable du Ghetto de Varsovie en 1943 ? Il faut soit écrire un chef-d’œuvre, soit rien. Jim Shepard a choisi le chef-d’œuvre. En sertissant l’histoire d’Aron et de ses copains et copines dans les rues dévastées et sinistres d’un parc à bétail pour Juifs, l’auteur taille un joyau au cœur de l’horreur.

Le Livre d’Aron (The Book of Aron)

La bande d’enfants ne « joue » pas vraiment. Leurs aventures quotidiennes visent à trouver la pitance, les couvertures, les casseroles qui manquent de plus en plus à la maison. Mais comme ce sont des enfants, ils en font un terrain de jeux.

Ils creusent des trous, font des passages dans les palissades, évitent – autant que possible – les soldats nazis et les collabos polonais. Ils passent de « l’autre côté », celui des non-juifs, plus libres et mieux nantis, pour y gratter ce qu’ils peuvent et le rapporter. A ceux qui souffrent, à ceux qui se meurent, du typhus, de la tuberculose, de la faim, des assassinats réguliers des nazis et des miliciens.

Aron, le jeune narrateur, est un gosse turbulent et attachant. Les premiers mots du récit, qui pourraient appartenir à un roman de Philip Roth, peuvent lui servir de carte d’identité : Aron, c’est le nom que mes parents m’ont donné, mais mon père disait qu’ils auraient mieux fait de m’appeler « Dans quoi tu t’es encore fourré ». Il fait le désespoir de son père (qui l’aime cependant), mais il est le chéri de sa mère.

Avec Lutek, Zofia, tous les autres, les gamins ne connaissent pas la peur. Ou plutôt, ils la connaissent trop bien, jusqu’au point de l’oublier, jusqu’au point d’en avoir fait une compagne de tous les instants et donc de l’avoir docilisée. Le ventre creux, les yeux cavés par les insomnies, couverts de poux et de vermine, ils courent les rues, les terrains vagues, les souterrains, jamais fatigués, avec l’énergie de l’enfance et du désespoir. Zofia est un peu l’égérie de la bande, plus éduquée, issue de la bourgeoisie juive démantelée par l’invasion nazie. Aron lui porte une grande affection.

« Je lui ai demandé dans quelle école elle était allée, elle m’a dit un peu plus loin, sur l’Avenue du 3 mai. Comme elle était la seule juive, elle avait servi de souffre-douleur. Elle n’avait pas l’air juive, je lui ai dit. Elle avait les cheveux clairs, un tout petit nez. Elle m’a dit merci et après elle m’a dit que moi, j’avais l’air juif, et pas qu’un peu ».

Et la petite troupe prend ses marques, mais l’horreur est là, partout, monstrueuse, inéluctable. Elle humilie, elle déshumanise, elle tue. Les uns après les autres. Elle décime des familles – celle d’Aron aussi. La nuit est totale, elle menace d’éteindre même la flamme des gamins les plus intrépides. Et dans cette obscurité terrible, vacille une petite lueur, fragile mais ô combien précieuse. Elle a un visage : un vieil homme fatigué, abimé par les privations et la lutte. Elle a un nom : Janusz Korczak, « le Vieux Docteur » (1).

« On s’est approchés et on a entendu quelqu’un dire que c’était l’orphelinat de Korczak, qu’il avait été forcé de déménager. Et alors je l’ai revu, avec son crâne chauve et sa barbichette jaune, il bouclait et les portes de la cour se sont refermées sur lui ».

La machine de mort nazie ne connaît pas la pitié. Et le Dieu des Juifs les a bien abandonnés. Ecoutons ici Korczak :

« – Je fais tout mon possible. Notre Dieu n’a peut-être pas la volonté de faire respecter la Loi, mais cela ne signifie pas que nous n’avons pas à nous y plier.

– Qui doit-on poursuivre en justice pour rupture de contrat ?

– On raconte que le Rabbin Yitzchak de Berdichov a assigné Dieu dans un tribunal rabbinique » (2).

Le vieux docteur ne quittera pas Aron, il ne quittera aucun de ses orphelins. Il n’acceptera aucun compromis, il ira jusqu’au bout de son idéal et de sa passion. « L’enfant a droit au respect. L’enfant a le droit de se construire. Le droit d’exister. Le droit de souffrir. Le droit d’apprendre. Et l’enfant a aussi le droit de se tromper ».

Jim Shepard écrit une fiction romanesque, mais il nous précise dans ses « remerciements » en fin d’ouvrage qu’il a travaillé « en étayant un ouvrage d’ordre littéraire » et « une reconstitution à la première personne » par des sources débouchant sur la fidélité aux faits. Son écriture, parfaitement rendue par la traduction de Madeleine Nasalik, réussit le miracle d’adopter naturellement le langage de l’enfance et de nous faire aimer pour toujours Aron, le Gavroche du Ghetto.

Une œuvre nécessaire, dédiée à toutes les victimes du Ghetto de Varsovie et de la Shoah.