Le 31 mars 1492, l’Espagne des trois religions suivit l’exemple des autres nations européennes. Les Rois catholiques, Isabelle et Ferdinand, après la chute de Grenade, qui marquait la fin de la Reconquista, décidaient d’expulser les Juifs qui refuseraient la conversion.

Avec une touchante fidélité envers une terre qui les avait si cruellement rejetés, les exilés d’Espagne continuèrent de parler le castillan ou l’aragonais du XVIe siècle à Amsterdam, Venise, Londres, Istanbul, Smyrne, Rhodes, Salonique ou au Maroc. Il se constitua ainsi une langue vernaculaire proprement juive où des éléments d’hébreu, d’araméen ou des emprunts aux pays d’accueil se mêlaient au vieil espagnol.

Aussi la littérature judéo-espagnole possède une histoire cinq fois centenaire. Son statut particulier provient d’un triple enracinement : dans la littérature d’Espagne, son idiome et sa culture ; dans la littérature des terres d’accueil et leurs traditions multiples ; dans la littérature d’Israël, son héritage civilisationnel et sa langue, enfin.

Aujourd’hui, après plusieurs siècles de séjour dans les terres d’accueil, et après que  la plupart des juifs d’Espagne se soient fixés en Israël, on peut trouver des traces de la tradition littéraire judéo-espagnole dans les genres de la romansa, de la kantika et des koplas qui lui ont conféré une renommée particulière.

L’originalité de ces genres réside selon le professeur Shmuel Refael de l’université Bar-Ilan, dans l’agencement singulier de leurs éléments qui les apparente à la fois au genre littéraire et au genre musical, nécessitant de facto une approche interdisciplinaire.

Le pendant du théâtre yiddish

Pourtant, s’il est bien un genre qui se distingue, c’est probablement le théâtre. Alors que la postérité a gardé la mémoire vive des auteurs de théâtre yiddish ashkénaze, on oublie souvent le théâtre des pays de culture sépharade. Pour paraphraser Clara Guila-Kessous, auteure d’un livre sur la question, il s’agit exactement des mêmes préoccupations esthétiques et idéologiques que pour la culture yiddish, transposées en langue ladino.

A Istanbul, Salonique, dans les Balkans, sont représentées des pièces en ladino à sujet juif s’élevant au nombre de 684 drames. Les thèmes de prédilection scénique de ces pièces touchent, tout comme le théâtre yiddish, à la fois les thématiques hagiographiques (Joseph et ses frères, les Maccabées, la reine Esther ou le roi Saul), historiques ou d’actualité (le capitaine Dreyfus, Abrabanel, l’Inquisition espagnole …) et des traductions ou adaptations de Molière, Racine, Shakespeare… Pour n’en citer que quelques exemples : Haman et Mordechai de Barukh Nitrani en 1869, Don Isaac Abravanel de Simo Santo en 1911, ou encore les Chants d’Esther de Salomon Reuven en 1932.

On constate ici incontestablement la diversité de ces pièces qui témoigne de la richesse, de l’abondance des thèmes d’inspiration du théâtre ladino.

S’il est bien une représentation qui se distingue des autres, c’est probablement Dreyfus de Jacques Loria en 1903. Cette dernière pièce eu un succès tel qu’elle fût représentée à Smyrne, Sarajevo ou Istanbul.

Publiés à Istanbul, les écrits de Loria traitaient de sujets spécifiquement juifs avec une perspective sioniste faisant de l’antisémitisme un phénomène fondamentalement intraitable.

Il réécrit un épisode sombre de l’histoire juive sous la forme d’une pièce de théâtre à caractère policier et avec un message idéologique clair

La langue, une incarnation vivante d’un paradis perdu

Outre, le théâtre, c’est peut être également la presse qui témoigne le mieux du dynamisme et de la vigueur de la langue judéo-espagnole au XIXe et début du XXe siècle.

En effet, à son apogée dans les années 1910, ce ne sont pas moins de soixante nouveaux titres de journaux qui paraissaient en judéo-espagnols, de Vienne à New York, en passant par Istanbul, Le Caire ou encore Jérusalem. Cela souligne l’identification culturelle de cette communauté si particulière à une sorte de paradis perdu, l’Espagne médiévale, incarnée davantage par la langue que par les rites ou les traditions.

C’est à Smyrne en 1842, que parait la première gazette judéo-espagnole, La Buena Esperansa, mère de Puertas del Oriente qui sort en 1847. Alors que la Turquie et ses minorités sortaient de l’obscurantisme, la Haskala atteignait les masses juives. Ce coup d’envoi, la presse allait se multiplier au sein de l’Empire Ottoman. Citons à titre d’exemple Or Israël imprimé à Istanbul en 1856, La Boz de Israel (« la Voix d’Israël) publié à partir de 1887 à Sofia ou encore le périodique El Luzero (« l’étoile ») paru en Hongrie en 1906. Selon Haim Vidal-Sephela ce sont plus de 300 titres de presse qui parurent entre le XIXe et le XXe siècle.

Le principal foyer de diffusion de ces journaux rédigés en judezmo, reste le cœur de l’Empire Ottoman, où se trouve la majeure partie de ses locuteurs, à commencer par Salonique où en 1913 la majorité de ses 160 000 habitants, soit 61 000, sont juifs.

De 1860 aux années 1930 ce sont plus de 120 titres qui y paraissent, ce qui montre la vigueur et le dynamisme de la vie juive durant l’époque charnière de transition entre les deux siècles.

Une littérature de la mémoire 

Véritable trésor pour les linguistes, le judéo-espagnol, et son utilisation dans la presse ou le théâtre a considérablement décru après la Shoah. Cette tragédie, dont les communautés juives d’origines espagnoles de Salonique, de Vienne ou de Belgrade furent extrêmement victimes, obligea les survivants à immigrer à leur tour, en majorité, dans l’Etat d’Israël tout juste créé.

Mais confrontés à l’hébraicisation, bien compréhensibles, conjuguée à la prédominance de la culture ashkénaze, la Judéo-hispanité recule au point que Haim Vidal Sephiha, grand spécialiste de ces sépharades bien particuliers, parle de « lente agonie » à son égard.

Malgré tout, on constate depuis ces dernières années un regain d’intérêt pour cette littérature et de cette presse jadis si florissante, grâce à des associations créées dans les années 1980 qui promeuvent l’enseignement du judéo-espagnol au sein des communautés juives, mais également, plus largement, dans un cadre universitaire.

Pourtant, il reste indubitable que le traumatisme engendré par l’Holocauste a constitué une raison primordiale de l’effritement, de l’affaiblissement de la diffusion de la culture judéo-espagnole. Il semble peu évident de composer des œuvres littéraires ou de publier des journaux en judezmo, langue assassinée par nazis en même tant que ses locuteurs pour qui elle constituait tout à la fois une patrie, une mémoire et un avenir.

Par l’évocation de bribes de souvenirs sauvés du naufrage du passé, par la perte du passé et l’anéantissement de l’avenir, le génocide des Juifs traverse et ébranle l’ensemble de la mémoire et de la littérature juive. La mémoire hante les rêves des vivants.

La mémoire des morts devient celle des survivants qui permet de renouer les liens avec le monde disparu. Le souvenir et la mémoire ont toujours joué un rôle fondamental dans la religion juive et pour les Juifs en cela que ceux-ci se définissent comme mémoire de Dieu et cœur de l’humanité.

Selon David Fintz y Altabé, le Sépharade, privé de patrie depuis cinq siècles est poursuivi par la sensation d’avoir perdu tout à la fois sa terre, sa langue, son âme et la gloire du passé.

A partir des années 1970, la Turquie dernière « réserve », et Israël principale terre d’accueil, voient leur presse judéo-espagnole, jadis si florissante, réduite à un titre.

Au total, ce sont donc seulement deux (Salom et Haber) sur les quelques trois cents journaux judéo-espagnols qui subsistent. On ne publie pratiquement plus de romans ou d’autres œuvres littéraires depuis longtemps et presque tous les journaux ont fermé.

Tout un public de lecteurs doit donc renoncer aux publications en judéo-espagnol et se tourner vers presse du pays de résidence. Les lecteurs perdent donc habitude de lire en judéo-espagnol, c’est un cercle vicieux.

On peut par conséquent distinguer deux périodes majeures pour le théâtre et la presse judéo-espagnole. D’une part, la fin du XIXe et le début du XXe qui constitue des âges d’or pour la littérature judéo espagnole dont la tradition est plusieurs fois centenaire.

D’autre part, l’après-Shoah qui voit une éradication presque totale de la presse et du théâtre judéo-espagnol en raison de la disparition ou de l’assimilation d’une grande majorité de ses locuteurs. Pourtant, depuis quelques temps, on assiste à une renaissance de cette culture grâce aux efforts de quelques survivants de l’Holocauste qui l’ont revitalisé. Michael Studemund-Halévy s’interroger sur l’intérêt d’écrire encore dans un judezmo agonisant où l’auteur se retrouve muet sans lecteurs.

On peut probablement lui répondre qu’il en va de la préservation de cette culture si particulière, véritable pont entre les civilisations, dont la survie, un temps menacée, semble assurée aujourd’hui pour quelques temps. Et ce, grâce aux efforts des amoureux d’une longue et riche tradition.