Sur Kafka, on croyait avoir tout dit, tout entendu et tout interprété. Pourtant ce dernier livre de Friedländer que j’ai reçu en version allemande a déjà été traduit en français aux éditions du Seuil (lesquelles ont omis de me l’envoyer), car son auteur l’a rédigé en langue anglaise.

D’aucun pourraient se demander ce que vient faire l’historien de la Shoah, du pape Pie XII et le IIIe Reich dans la littérature allemande du début du XXe siècle…

Eh bien, ce n’est pas du tout une incursion indue dans un domaine qui n’est pas le sien. C’est que l’un comme l’autre, Kafka et Friedländer ont un lien constant avec la ville de Prague, l’un y a grandi, l’autre y est né, avant de fuir sa ville natale et de se réfugier à Paris après d’incessantes tribulations.

Ce livre réussit à nous apprendre bien des choses nouvelles, ce qui est un tour de force car la bibliographie de l’auteur du Procès et de la Métamorphose se chiffre par milliers de titres.

En moins de deux cent cinquante pages l’auteur se concentre sur l’essentiel : les exécrables relations avec le père, relevant de la psychanalyse, comme chacun sait, surtout après la fameuse Lettre, écrite avec passion et une liberté rarement atteinte, mais jamais délivrée à son destinataire lequel ne l’a donc jamais lue, la relation aux femmes, notamment aux prostituées (un peu comme Stefan Zweig) où apparaît à la fois un sentiment de culpabilité et de honte, lui faisant préférer les prostituées et les femmes se trouvant dans des bordels (qu’il fréquente un peu partout en Europe, chez lui à Prague, mais aussi à Paris, à Milan et ailleurs, parfois en compagnie de son ami et légataire testamentaire universel Max Brod) ; après ces chapitres importants, nourris de larges renvois aux œuvres mais aussi aux journaux intimes de Kafka ainsi qu’à sa correspondance, Friedländer se livre à une très fine analyse de l’auteur dans a relation avec le judaïsme, sa religion de naissance.

Au fond, sans vouloir donner une exégèse globale de l’œuvre, laquelle aurait pu ne jamais exister sans l’intervention de l’ami Max Brod, la relation au judaïsme, la façon dont il fut vécu et la personnalité du père dans cette affaire, occupe une position centrale dans l’existence et l’œuvre de Kafka.

Je me souviens pourtant de ce que disait mon maître en études germaniques, Claude David (en fait Cahen), l’éditeur des œuvres de Kafka à La Pléiade, à savoir que seul Max Brod avait soutenu l’idée que l’œuvre de l’auteur devait être interprétée à cette aune là, précisément, tout en admettant d’autres influences. Aujourd’hui, une telle thèse serait totalement désuète…

Commençons par cette relation troublée entre un père et son fils : dans une mention de son journal, Kafka reproche clairement au père d’être trop écrasant, même physiquement, donc de le dominer ; un jour, alors qu’ils vont tous les deux se baigner à la piscine, le fils éprouve un sentiment de malaise dans la cabine où ils se changent : il compare la cage thoracique puissante et musclée du père à sa propre apparence frêle et maigre, presque maladive ; et en effet, plus tard, le diagnostic de la tuberculose sera posé et entraînera la mort prématurée de l’auteur en 1924…, à à peine quarante et un ans.

Cette nature fragile va peser sur toute la brève vie du romancier, elle chamboulera aussi sa vie intime (déjà bien anormale) et ruinera tous ses projets matrimoniaux, même avec Milena, sans même parler de Félicie Bauer, née juive comme lui.

Le judaïsme et la tuberculose ont constitué un cocktail détonnant. Un jour, alors qu’il écrivait une lettre à Milena qu’il venait de rencontrer, cette dernière lui pose une question plutôt inattendue car, en principe, elle en connaissait déjà la réponse : êtes-vous juif ? Kafka comprend aussitôt le sens de cette interrogation : quel type de juif, êtes vous ?

Ce qui est légitime de la part d’une femme voulant savoir dans quelle relation amoureuse, elle s’engage, et avec qui… C’est dans une lettre à cette même femme, datée du 13 juin 1920, soit quatre ans avant sa mort, que le romancier développe une surprenante métaphore au sujet des juifs : il imagine les enfermer tous dans une machine à laver, la mettre en marche et les en retirer après essorage… (cité en page 79 de l’édition allemande).

Etait-ce pour faire une concession à une femme dont il convoitait les faveurs ? Etait-ce à prendre au premier degré ? J’en doute, d’autant que Kafka n’a jamais été atteint par cette maladie, très répandue à son époque, de la haine de soi de Théodore Lessing (1930)…

En fait, tant la question de Milena que la réponse de Kafka renvoient au nationalisme tchèque fortement teinté d’antisémitisme. Les Tchèques accusaient les juifs de prendre le parti des Allemands et den propager la culture germanique. Bref, d’être une sorte de cheval de Troie…

Cette attitude des Juifs tchèques n’était pas une exception : il y a plus d’un an, j’ai eu l’occasion d’en parler dans ces mêmes colonnes en évoquant la personnalité complexe d’un juif assez problématique, le linguiste Fritz Mauthner.

Il faut savoir que le nationalisme tchèque était très virulent et que sa marque de fabrique n’était autre qu’un antisémitisme féroce. Kafka avait pourtant envisagé de faire un mariage exogamique, butant alors sur la vive opposition de sa famille.

Il le reprochera vivement à son père, l’accusant de se désintéresser de son bonheur… Ce problème du mariage mixte s’est posé maintes fois, surtout quand les femmes juives épousaient des nationalistes tchèques, donc fortement antisémites.

Ce fut le cas de la plus jeune sœur de l’auteur, Ottla, la préférée de Kafka qui la soutint jusqu’au bout lui écrivant une étrange dédicace (p 112 de l’édition allemande) : j’écris autrement que je parle, je parle autrement que je pense, je pense autrement que je dois penser, et ainsi de suite jusqu’aux ténèbres les plus profondes. Je trouve que cet aveu caractérise le mieux la personnalité de cet auteur.

A cette même jeune sœur, sa préférée, il écrivit ceci lorsqu’elle lui déclara son intention de contracter un mariage exogamique : Sache bien qu’en agissant ainsi, tu commets quelque chose sortant de l’ordinaire et que le bien réaliser est extrêmement difficile.

Si tu ne perds jamais de vue la responsabilité d’un acte aussi grave, tout en étant pleinement consciente qu’en agissant ainsi tu sors volontairement du rang et si nonobstant tout cela tu conserves une confiance pleine et entière dans ce que tu fais, alors, sache, pour user d’une formule amusante, que tu as fait plus que d’épouser dix juifs (p 97 in fine).

Toute la nature torturée et tourmentée de l’auteur est là : il commence par signaler les dangers, il met en garde contre quelque chose d’inédit et pour finir, il en tire une conclusion sous forme d’oxymore…

Friedländer consacre quelques sagaces réflexions à ce qu’il nomme l’homo-érotisme de Kafka. Certaines descriptions glaçantes du corps fané (le ventre mou, les seins flasques, le visage anguleux, etc…) de quelques vieilles prostituées tranchent avec d’autres déclarations où il dit clairement que la traversée de rues peuplées de péripatéticiennes l’excite…

Pourtant, il reconnaît que ces visites ne l’apaisent pas. Ainsi, évoque-t-il avec une certaine agressivité la détresse d’une jeune prostituée en ces termes : … je ne l’ai pas consolée car elle non plus ne m’avait pas consolé…

Curieuse déclaration : avec une femme, on parle de satisfaction, de l’assouvissement d’un désir et non de consolation, même lorsqu’il s’agit d’amour tarifé ! Cela montre bien que l’homme souffrait de sa sexualité.

Quand on évoque le judaïsme chez Kafka il ne faut pas omettre son rapport à la culture juive, en tant que telle, notamment à la langue hébraïque et à sa culture. Ainsi apprenait-il l’hébreu, il avait même l’intention de lire un roman Joseph H. Brenner, un auteur néo-hébraïque qui allait tomber sous les coups de poignards d’émeutiers arabes…

On parle aussi d’un voyage en Terre sainte, non pas pour s’y établir mais pour un bref séjour, aux côtés du coupe Bergmann…. Le projet ne connut pas de réalisation en raison de l’état de santé de l’auteur. En décembre 1911, Kafka note dans son journal intime que son prénom hébraïque est Anshel, déjà porté par le grand-père de sa mère.

Friedländer nous apprend que son héros suivait les cours de la Hochschule für die Wissenschaft des Judentums. Contrairement à son père qui se contentait de pratiquer des rites auxquels il ne comprenait strictement rien, Kafka a voulu vivre les choses de plus près.

Au fond, quand on y réfléchit sereinement, cet homme s’est perdu au croisement de plusieurs cultures ; juive, allemande et tchèque. La première celle qu’il connaissait le moins, était pourtant celle qui avait servi de matrice à son âme ; la seconde, celle qu’il connaissait le mieux, n’était pas vraiment la sienne, c’était une culture d’emprunt et Friedländer a eu l’intelligence de citer le fameux débat de la revue Kunstwart en 1912 avec F. Avenarius ; la dernière, enfin, la tchèque, était la plus problématique, la plus disputée puisqu’elle considérait les juifs comme des intrus ou des opportunistes, les axillaires de la puissance dominante.

Au fond, tous ces intellectuels juifs d’Europe sont nés sous une mauvaise étoile. On distingue ainsi des regroupements ou des amitiés assez improbables. Par exemple Gershom Scholem et Walter Benjamin : l’un était sioniste, l’autre pas. L’un est parti en Terre sainte l’autre est restée en Europe, n’échappant aux griffes de la Gestapo que par le suicide.

Max Brod et Franz Anshel Kafka ont vécu à peu de choses près le même divorce. Kafka était, certes, gravement malade, mais même en bonne santé, aurait-il suivi son ami de toujours en Terre sainte ? C’est peu probable.

Cet homme, incompris de tous, voire de lui-même, a toujours été seul. Un peu comme le titre de la grande spécialiste Marthe Robert, Seul, comme Franz Kafka.