Un concept aujourd’hui récurrent est apparu il y a quelques années, celui du Juif « victime », qui ressasserait en permanence la Shoah pour se faire plaindre ou, pire, s’autoriser tout et n’importe quoi.

À en croire cette théorie (qui n’est pas forcément l’apanage des soralistes ou dieudonnistes en herbe), le Juif serait coincé dans le passé, ne parviendrait pas à « tourner la page » et finirait même par fonder son identité et son être sur les drames du passé. Il y a un fond de vérité dans cette dernière assertion. Mais pas comme on l’imagine et certainement pas pour les raisons que l’on évoque.

Pour comprendre le phénomène que certains nomment si mal, il suffit de se pencher un instant sur le judaïsme et les valeurs qu’il transmet. Sur un plan religieux, les fêtes juives, qui ont, par essence, un aspect commémoratif, ne manquent jamais de rappeler le besoin de « ne pas oublier ». Il s’agit toujours de se remémorer un épisode du vécu du peuple juif pour en tirer les conclusions morales qui s’imposent.

Hanoukka, fête des lumières, utilise le récit du miracle de la fiole d’huile pour nous rappeler que même la plus petite flammèche est capable de dissiper les plus profondes de ténèbres. Ne jamais baisser les bras, ne jamais se dire que « cela ne sert à rien », ne jamais penser qu’un homme seul ne peut changer les choses.

Mais le meilleur exemple de cette vision du rapport à la vie et au temps, reste Pessah, la Pâque juive. Le cérémonial religieux entier est un rappel d’événements passés devant éclairer nos choix aujourd’hui. L’idée maîtresse (qui est d’ailleurs lue à voix haute, année après année) étant « tu te souviendras que tu as été esclave ». Ceci en s’appuyant même sur les aliments consommés lors du rite, afin de créer une mémoire des sens qui transcenderait les âges pour marquer nos esprits en profondeur.

Le centre d’attention de cette fête, ce sont les enfants, qui ne doivent surtout pas « oublier ». Raison pour laquelle on instaure un petit jeu à la toute fin du repas, qui garde les enfants éveillés et alertes tout au long de la soirée. Raison également pour laquelle les enfants sont amenés à participer et encouragés à poser des questions. L’on va même jusqu’à leur expliquer qu’il n’est de pire enfant que celui qui ne sait pas questionner. On y revient toujours : se souvenir et transmettre. Ces deux principes forment l’essence-même du judaïsme et donc, forcément, de l’identité juive.

Sachant cela, plaquez sur ce schème de pensée les événements tragiques que l’on sait. Babylone, les Romains, les exils, les Croisades, l’Inquisition, les pogroms, la Shoah… On se souvient et l’on transmet. Et si cette transmission prend des proportions considérables dans le cas de ce dernier épisode, c’est parce qu’au-delà de l’ampleur de l’abomination, au-delà du nombre vertigineux et terrifiant de victimes, c’est la vie elle-même à qui la guerre fut déclarée.

Le concept de génocide se définit de lui-même, il n’est ni question de gagner une bataille, ni de conflit politico-religieux, ni d’enjeux de pouvoir. Il est question d’exterminer la vie elle-même, pour ce qu’elle est. En d’autres termes, il s’agit d’exterminer ce qui, dans la religion juive, est placé au-dessus de tout. Que ce soit les interdits ou les obligations, tout est balayé sans hésitation lorsqu’une vie est en jeu.

Ainsi donc, si l’on met bout-à-bout tous ces éléments, il est aisé de comprendre comment et pourquoi la Shoah est devenue, à juste titre, un élément constitutif de l’essence identitaire juive. Il n’est pas question d’instrumentaliser des drames passés pour se faire plaindre par les pouvoirs publics ou pour se donner une quelconque immunité. Il est question de la rencontre des principes fondateurs du judaïsme avec des tragédies sans nom et la négation de ce qui constitue l’être dans la culture et la foi juive.

Mais alors, pourquoi ce procès d’intention sur les motivations de cette mémoire ? Sur quoi se fonde-t-il ? Comment prend-il racines ? Plusieurs causes jouent ici en parallèle.

Il y a, bien entendu, la méfiance et l’accusation gratuite, par principe de détestation des Juifs. Un antisémitisme basique, de pulsions, qui se suffit à lui-même. Mais au-delà de cette réaction primaire, il est peut-être possible de discerner des raisons qui viennent se juxtaposer au réflexe haineux pour le consolider. De fait, l’antisémite continue, à travers les âges, à nier le judaïsme, ce qu’il est, jusque dans ses fondements. Par conséquent, la transmission, tout comme le souvenir des morts au nom de la Vie, seraient condamnés, pour ce qu’ils représentent.

Enfin, parallèlement à cela, nous pouvons observer un phénomène qui semble toucher les Juifs et déborder sur d’autres communautés, d’autres esprits : tout regard vers le passé, toute culture de la mémoire est, d’emblée, jugée suspecte. On pourrait peut-être, en effet, y voir le même type de phénomène qui se produit en France lorsqu’un intellectuel veut défendre la laïcité en s’appuyant sur ce qu’il a fallu vivre et traverser pour l’obtenir, ce qui a conduit à son établissement.

L’idée est simplement de prendre acte de l’Histoire, de la respecter et de s’en imprégner pour comprendre les choix de vie du groupe humain au sein duquel on évolue et se les approprier pleinement.

Malheureusement, dans une société où le maître-mot est « progrès », il ne fait pas bon regarder le passé, même si c’est avec effroi et mû par le désir d’avancer aujourd’hui avec un esprit éclairé. Si dans le cas du Français défenseur de la laïcité, l’accusation sera celle d’un amour douteux pour les temps révolus (avec au choix, fascisme, nationalisme, pétainisme, etc.), dans le cas du Juif qui cherche à faire corps avec son Histoire pour comprendre les meurtrissures de ses pairs et l’évolution des pratiques et convictions, il s’agira d’une supposée culpabilisation outrancière de l’Occident visant à en faire sa docile marionnette…

Au regard de tout ceci, ce procès de la culture du souvenir et du devoir de mémoire pourrait bien résulter, en réalité, de la rencontre de l’anti-passéisme primaire avec la réalisation du propre de la haine aveugle et psychotique, c’est-à-dire la détestation principielle de l’autre et de tout ce qui constitue son soi et sa façon d’être au monde.