« La civilisation judéo-chrétienne dont nous sommes les héritiers aujourd’hui est menacée ».

Que personne ne mette en doute l’existence de ce péril ! Nous en avons été tenus récemment informés par un ancien ministre très apprécié dans la communauté juive française, c’est dire si ces propos doivent être pris au sérieux. Nul doute qu’ils ont du reste complu aux oreilles de beaucoup de leurs destinataires juifs.

Il est vrai qu’ils ont un double mérite. D’une part, sceller une alliance avec la religion majoritaire dans notre société (même si c’est bien tard quand les études d’opinion nous révèlent que le christianisme n’est justement plus ici majoritaire, emporté par l’indifférence religieuse).

D’autre part, d’exclure par omission le troisième des monothéismes – c’est même à cela sans doute que sert la référence au judéo-christianisme faite par un élu qui déclare l’Islam incompatible avec la démocratie. Les principales menaces physiques pesant sur la communauté juive en France étant effectivement le fait de jeunes musulmans et la communauté arabo-musulmane étant l’un des trois foyers d’antisémitisme recensés en France par la fondation Fondapol, la ligne de fracture tracée par note édile apparaîtra donc à tous être de bon sens.

Passons sur le postulat politique du caractère inassimilable car trop hétérogène des musulmans, appliqué naguère aux juifs et repris aujourd’hui, à peu près si ce n’est strictement, dans les mêmes termes, contre les nouveaux ennemis de l’intérieur.

N’épiloguons pas non plus sur l’exploitation faite de cette phraséologie dans la compétition électorale française, qui tient de plus en plus de la course à l’échalote vis-à-vis de ce qu’on entend, et à voix de plus en plus haute, au café du commerce d’une société française déprimée et sans allant. Chacun se positionnera dans ce débat selon sa sensibilité politique, tel n’est pas mon propos.

Cependant, avant d’adhérer définitivement à cette référence au judéo-christianisme, il conviendrait d’en examiner la pertinence. D’un point de vue historique, elle est nulle depuis la disparition du groupe des judéo-chrétiens, en 70 ou 135 de notre ère selon les historiens. L’histoire de l’Europe chrétienne ne se distingue pas par quelque syncrétisme que ce soit avec le judaïsme, il serait déjà abusif de parler de tolérance.

Persécutions liées aux croisades, port de la rouelle, massacres de masse du XVème siècle durant la Peste noire, expulsions de France, d’Angleterre, de l’Espagne et du Portugal : on ne peut pas dire que les souverains et les peuples européens aient été si conscients que cela durant des siècles de l’existence du judéo-christianisme.

Point d’orgue de cette triste litanie : c’est dans l’Europe chrétienne qu’a été perpétré il y a soixante-dix ans le seul génocide commis contre le peuple juif. Si la civilisation musulmane est aujourd’hui bien trop idéalisée par les chantres d’un âge d’or en grande partie mythique, si les Almohades en particulier persécutèrent le judaïsme et si la dhimmitude fut une permanente humiliation, il n’en demeure pas moins que l’histoire des migrations juives jusqu’au milieu du XXème siècle s’est faite des terres chrétiennes vers les terres musulmanes et non l’inverse. Le nom même (et souvent les noms de famille) des sépharades en porte(nt) témoignage.

La notion de racines judéo-chrétiennes de la France n’est pas davantage historique. La France a quelques racines juives, des premiers bains rituels et synagogues antérieurs aux églises à Rachi, jusqu’aux emprunts faits par la langue française à l’hébreu par l’intermédiaire de Rabelais.

Elle a aussi, et beaucoup plus, des racines chrétiennes, de Irénée, père de l’Eglise martyrisé à Lyon en 202 après avoir dressé la liste des quatre évangiles, jusqu’à la consécration de la France à Marie par le roi Louis XIII. Mais si ces racines convergent (avec aussi celles issues des Lumières), elles ne se confondent évidemment jamais. L’histoire récente, pour dramatique qu’elle ait pu être au Maghreb ou au Proche-Orient, ne doit pas occulter les siècles qui l’ont précédée.

Rien n’a permis au cours du temps, avant Vatican II abolissant le crime de déicide et les prières sur les juifs perfides, que se développe un commerce plus particulier avec le christianisme qu’avec l’islam pour le judaïsme.

Encore la référence à l’histoire a-t-elle ses limites. On nous dira, et on aura raison, qu’il faut juger de l’affaire selon les critères du temps présent. Qui pourrait nier que les relations judéo-chrétiennes sont aujourd’hui bien plus chaleureuses dans nos villes et nos quartiers que les relations judéo-musulmanes ? Cela nous autorise ainsi, si on en a envie, à accoler le terme de « judéo-chrétienne » à l’amitié nouée entre les fidèles des deux religions. Mais une amitié n’est pas une civilisation.

De judéo-christianisme il n’existe point parce que le judaïsme et le christianisme sont deux religions, deux cultures, deux visions du monde qui n’ont à peu près rien à voir. On ne saurait trop recommander, du point de vue juif, la lecture de l’ouvrage, déjà vieux de plus d’un siècle, du rabbin italien Elie Bennamozegh « Morale juive et morale chrétienne » pour s’en persuader. Morales différenciées car la morale judéo-chrétienne inventée en Occident au XIXème siècle est en réalité chrétienne.

Judéo-chrétienne la défiance par rapport à la sexualité quand le judaïsme fait de l’union charnelle, sous certaines conditions, un lien entre les humains et le Créateur ? Assurément point : simplement chrétienne. Même sur le point de savoir si Adam et Eve faisaient l’amour au jardin d’Eden il y a divergence ! Judéo-chrétiennes la morale de la culpabilité et de l’interdiction ou bien encore la notion de faute originelle quand le judaïsme professe la pureté de l’âme dès la prière de l’aube et oriente l’être humain vers l’avenir pour réparer le monde plutôt que pour le dénigrer?

Pas davantage : chrétiennes ! et cela même si l’inculture de trop de juifs leur fait aujourd’hui gober des pans entiers de la culture catholique environnante pour des fondamentaux du judaïsme. Judéo-chrétienne enfin, pour ne s’en tenir qu’à quelques exemples, la proclamation de l’amour (qui alimenta les buchers de l’Inquisition avant les lits de torture des Amérindiens, dressés par les conquistadores et bénis par les curés espagnols) quand le judaïsme consacre la Loi et la justice, par lesquelles, soit dit en passant, seul peut cheminer l’amour s’il se manifeste ? Toujours pas : là encore cette affirmation évangélique est purement chrétienne.

Le christianisme est une religion éminemment respectable et il serait vain de chercher à savoir celle que le Créateur, s’Il existe (et je crois pour ma part qu’Il existe) a pour favorite. Simplement, après que la destruction de la Tour de Babel a libéré toutes les langues de la Terre, et avec elles toutes les façons de voir et de penser qui font la richesse de l’espèce humaine, il serait dommageable qu’un bricolage idéologique à des fins d’exclusion d’une tierce religion confonde deux d’entre elles, surtout au détriment de celle qui y abandonnerait sa singularité, c’est-à-dire son génie. Une alliance, ou plutôt une confusion, de circonstance diluant

l’identité juive serait un mauvais pari à faire et même pour tout dire un piège mortel pour le judaïsme. Cela a l’air d’être un lieu d’accueil sympathique en ces temps difficiles où montent les poncifs, les préjugés, l’intolérance et la haine, contre lesquelles il est urgent de se prémunir. Las ! C’est en réalité un tombeau. Les mouches qui se posent sur des papiers tue-mouches trouvent sans doute que la glu a une belle couleur.

Elles n’en meurent pas moins lentement de faim quand elles ne peuvent plus s’en détacher. Gardons-nous de céder aux charmes d’un judéo-christianisme qui aurait le même effet. Et rappelons à ceux qui prétendent annexer le judaïsme sans être enfant d’Israël, que ce soit au moment d’une élection présidentielle pour désigner un candidat officiel ou pour alimenter leur combat politique au long cours, qu’une culture plurimillénaire ne se réduira jamais à être un instrument de propagande politique.

Car comme le disait déjà dans les Pïrké Avot Rabban Gamliel, fils de Rabbi Yehouda ha Nassi ,« Soyez sur vos gardes dans vos relations avec les hommes du pouvoir, car ils ne se rendent accessibles que lorsque leur intérêt le leur commande ». Sagesse immortelle dont il convient de continuer de s’inspirer !