Au cœur de la période qui sépare (ou relie) Pessah de (à) Shavouoth, ou si vous préférez Pâque de Pentecôte, la fête de Lag Baomer, « 33ème (jour) dans l’Omer », se présente comme une coupure heureuse où le deuil qu’on a coutume de respecter durant ces 7 semaines s’interrompt pour 24 heures, ou même prend fin dans les communautés séfarades. – Quelle est l’origine de cette petite fête, c’est-à-dire ne figurant pas dans la Torah et non chômée ?

On ne la trouve ni dans la Bible, ni dans le Talmud. Ce sont des traditions ultérieures qui l’ont instituée, se basant essentiellement sur une légende talmudique et midrashique concernant les 24.000 disciples de Rabbi Akiva qui auraient péri durant cette période d’une épidémie mystérieuse due à leurs disputes intestines. L’épidémie aurait commencé de faiblir, voire se serait interrompue, au 33ème jour de l’Omer.

Il est surprenant que le judaïsme ait assimilé la période de 7 semaines entre Pessah et Shavouoth à un deuil au cours duquel on ne peut se livrer à aucune liesse : repas festifs, mariages, réceptions de bar/bath-mitsva, où l’on est censé s’abstenir de se raser, de se livrer à des soins corporels d’agrément, d’étrenner des nouveaux vêtements, etc.

En effet, si on se reporte à cette même période dans la Torah, elle correspond au temps entre la sortie d’Egypte et le don de la Loi. On peut donc imaginer des semaines chargées de fébrilité et d’espérance davantage que de deuil ! C’est d’ailleurs probablement dans ce sens que la Torah ordonne la sefirath haomer, le compte (ou décompte) des 49 jours de l’omer entre les deux grandes fêtes que sont Pâque et Pentecôte.

Le glissement postérieur de cette période d’attente fébrile à l’observance d’un deuil est sans doute à imputer à la légende autour des disciples de rabbi Akiva et à l’action de ce dernier ainsi qu’à celle d’un de ses élèves favoris, rabbi Shimeone bar Yohaï, dans leur affrontement au pouvoir romain. On sait toute la cruauté de l’occupation romaine et les dizaines de milliers de morts qu’elle causa au sein du peuple juif.

Aujourd’hui, notre calendrier liturgique a maintenu ce long deuil au cours duquel Lag baomer fait fonction d’oasis au milieu du désert. Réfléchissons à cette notion dans nos vies courantes. Nous sommes en permanence confrontés à des difficultés plus ou moins importantes ; le monde est sans cesse agité de soubresauts politiques et/ou cataclysmiques. Nos existences personnelles et collectives nous paraîtraient souvent bien sombres, n’étaient ces étincelles temporelles que sont les fêtes.

Lorsque j’étais jeune et que je prenais quotidiennement le métro parisien, il y avait, entre les stations brillamment éclairées, des publicités sporadiques qui captaient l’attention et étaient autant de diversions à l’uniformité des sombres couloirs souterrains. Je me rappelle (mais ça fait vieux schnock) en particulier « Dubo, Dubon, Dubonnet », ou bien encore les quatre frères Ripolin…

Loin de moi de comparer Lag baomer à une publicité de métro ! Je voudrais simplement faire remarquer qu’à défaut d’un sens profond, une fête peut être l’occasion de marquer une pause au milieu d’une actualité pas toujours rose. Ainsi, en Israël, cette journée est devenue synonyme d’un pèlerinage géant sur le mont Méron où sont enterrés des grands sages de l’époque romaine, accompagné – à défaut de prières – de barbecues en famille et, à travers tout le pays de pique-nique autour de feux de bois et de jeux de type scout censés évoquer la vie précaire mais palpitante de nos ancêtres sous l’occupation romaine, ainsi que l’esprit de révolte qui anima rabbi Akiva, Shimeone bar Yohaï ou Bar Kokhba.

Ma position personnelle (qui est également celle de l’ensemble des communautés juives libérales) serait de ne pas tenir compte du deuil de l’omer dont nous avons vu que la justification religieuse ne se trouve dans aucune des deux grandes sources scripturaires que représentent la Bible et le Talmud. Ceci pour deux raisons : la première est donc l’absence de références traditionnelles reconnues. La seconde est que, si l’on devait s’abstenir de toutes manifestations joyeuses à cause des calamités qui se sont abattues sur notre peuple, il ne resterait pas un jour du calendrier disponible pour y inscrire les événements heureux de nos vies.

Le judaïsme nous appelle à réaliser un équilibre dans nos existences entre la tristesse et la joie. De cela, la musique yiddish témoigne admirablement, elle qui oscille en permanence entre rythmes emportés et airs de lamentation. Revenons au sens originel de la période de l’omer qui exprime cette tension positive entre les anniversaires de notre libération physique de l’esclavage d’Egypte (Pessah) et de notre libération spirituelle de l’idolâtrie de ce même pays (Shavouoth).