Tout avait pourtant bien commencé ! Un jour de shabbat comme un autre, dans une communauté tranquille de la banlieue parisienne. Je suis en vacances et j’accompagne mon beau-frère à la Synagogue de son quartier.

Nous sommes samedi matin et, après la prière du matin, le Rabbin démarre son traditionnel discours. Aujourd’hui, actualité oblige, il commence par évoquer la journée du 9 Av, ce triste jour où le Temple de Jérusalem a été détruit par deux fois.

Il dit (je cite de mémoire) :

« Jérusalem était désertique. Certes, aujourd’hui, elle est habitée mais il y a tant de lachone hara dans cette ville (1), tant de gens qui profanent le chabbat, tellement de pêchés qui y sont commis, que les Poskim (2) nous disent qu’il aurait mieux fallu qu’elle reste déserte pour ne pas porter atteindre à sa sainteté. »

Je ressens cette remarque comme un coup dans le ventre ! Pour moi qui habite Jérusalem depuis 2 ans, ces paroles sont un peu dures à avaler ! Il aurait mieux fallu que Jérusalem reste déserte ?

Je suis encore abasourdi lorsqu’il enchaîne (de nouveau, je cite de mémoire) :

« Mais heureusement, Baroukh Hachem (3), c’est un grand Ness (4) que l’endroit le plus saint de Jérusalem soit géré par les arabes (5). »

Je suis soufflé ! Je ressens ses paroles comme s’il m’avait giflé. Et avec moi le demi-million d’habitants juifs de Jérusalem. Je ressens aussi la claque pour la mémoire des deux policiers israéliens assassinés il y a quelques jours à Jérusalem.

Pour la mémoire de Hadar Cohen, Hadass Malka et les milliers de policiers, garde-frontières, soldats ou anonymes qui ont payé de leur vie le simple fait que des Juifs souhaitent peupler la ville sainte de Jérusalem.

J’ai honte aussi. Pour les millions de juifs qui, depuis 2000 ans, prient chaque jour pour le retour vers Sion, pour avoir la chance un jour de pouvoir embrasser le Mur des Lamentations.

Je suis triste, j’ai honte et je suis en colère (oui, tout ça en même temps, en plus d’être abasourdi !).
C’en est trop pour moi. Je me lève. Et là…

Mais avant de vous raconter ce que j’ai fait ensuite, laissez-moi vous dire une chose.

J’entends depuis quelques années de plus en plus de voix juives qui se disent « non sionistes ». Ou, pour le dire autrement, qui regrettent que l’Etat d’Israël que nous connaissons existe, avec ses principes démocratiques et laïcs. Pour certains, mieux vaudrait que la terre d’Israël soit sous domination non juive.

Je pensais qu’il s’agissait d’une poignée d’extrémistes juifs français. Et puis un copain de classe de mon fils est parti dans une école juive de Paris ; une école dans laquelle on ne fête pas Yom Hahatmasout, le jour d’indépendance d’Israël…

En parallèle, le grand chef du mouvement Satmar –leader des anti-sionistes en Israël (6)- s’est déplacé en France il y a quelques semaines. Il a été accueilli par de nombreux responsables communautaires ou directeurs de yeshivot (7) et par des dizaines de fidèles.

On me dit qu’il a le droit de s’exprimer, qu’il s’agit d’un grand érudit, qu’il a des convictions qu’on peut écouter, qu’il souhaite investir de l’argent en France pour développer des écoles et encourager la diffusion de la Torah.

Moi je sais qu’il y a quelques années, il aurait probablement été conspué et jeté à coups de pied de nos communautés ! Aujourd’hui, on le tolère et on l’écoute avec respect…

J’entends ici ou là ( et à commencer par ce Rabbin qui m’a giflé) que des Rabbins ou responsables de communauté dissuadent leurs fidèles de faire leur Alyah ou les encouragent à partir à Montréal ou Toronto! Il me semble que l’avis d’un Rabbin parisien –fut-il ton Rabbin depuis des décennies- mérite largement d’être mis en balance avec celui du Rav Kook, du Rav Ovadia Yossef, du Rav Steinman, du Rav Eliashiv et de tous les grands Rabbins sionistes que nous connaissons depuis un siècle.

Ainsi, donc, je me suis levé. A votre avis, qu’ai-je fait ensuite ?

Réponse A  : je m’écrie « Tu quoque, mi fili » (8), pensant réveiller l’assemblée avec ces mots de latin prononcés dans une Synagogue. Les coups de poignard les plus cruels, c’est bien connu, ne viennent pas de nos ennemis mais de ceux que l’on pensait être nos amis…

Réponse B : Je prononce ces mots : « Monsieur le Rabbin, la paracha de cette semaine, Devarim (9), évoque la manière délicate avec laquelle Moché fait des reproches au peuple d’Israël.

Il le fait en prenant soin de n’offenser personne, nos Sages insistent beaucoup sur ce point. Or je sais que vous êtes un érudit et un Sage pour beaucoup de fidèles de cette Synagogue.

Pourtant, je ne peux que constater à quel point vous êtes un piètre élève lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre les enseignements de nos Maîtres. Par ailleurs, il y a quelques semaines, vous nous parliez du triste épisode des explorateurs (10), survenu justement à la date du 9 Av ; avez-vous déjà oublié à quel point Hachem a jugé sévèrement ceux qui ont critiqué la terre d’Israël ? »

Réponse C : Je dis à mon beau-frère « J’y vais, on se voit tout à l’heure ». Je traverse discrètement la Synagogue, je replie avec délicatesse mon talith (11) et je quitte la Synagogue dans l’indifférence générale.

Evidemment, ceux qui me connaissent n’en seront pas étonnés, c’est la réponse C. Pas de scandale (ce n’est vraiment pas mon genre), ni de volonté d’en découdre en public ou de faire honte à qui que ce soit. Pas davantage mon genre de courber l’échine et de me taire devant ce qui me révolte.

Alors je sors. En silence. Et j’ai honte. Et j’ai mal.

Il y avait une autre possibilité, la réponse D, celle que je ressens au fond de mon cœur. La voici : Je me lève et je lance au Rabbin (ainsi qu’aux fidèles « moutonnisés » qui ont oublié d’avoir une capacité de jugement) :

« Je m’en vais, je quitte cet endroit qui ne me correspond pas. Je vous laisse dans votre galout (12), avec votre esprit de galout et vos réflexions de galout.

Je vous laisse prier pour la Jérusalem céleste et l’arrivée prochaine du Messie. Quant à la Jérusalem terrestre, laissez-là tranquille, elle n’a pas besoin de vous. Nous, les israéliens, ainsi que tous les juifs de bonne volonté qui le souhaitent de par le monde, nous allons continuer à la faire vivre, la peupler, la faire prospérer et la chérir ».

  1. Lachone Hara : Littéralement, la mauvaise langue ; il s’agit de la médisance, des mauvaises paroles.
  2. Les Poskims sont les grands décisionnaires juifs.
  3. Baroukh Hachem : Béni soit Hachem
  4. Un ness est un miracle.
  5. L’endroit le plus saint du judaïsme est le Mont du Temple, au-dessus du Mur des Lamentations. Il s’agit du Mont Moriah, sur lequel Abraham a « ligaturé » son fils Isaac. Le monde musulman ainsi que les médias français l’appellent « Esplanade des Mosquées » puisque sur cette esplanade a été construite la mosquée Al-Aqsa.
  6. A propos des Satmars, voici un article (du Rabbin Elie Kling) drôle et instructif sur ces gens-là, ainsi que sur les courants sionistes et anti-sionistes religieux : http://www.lphinfo.com/passe-sioniste-rabbi-de-satmar-rav-elie-kling/
  7. Les yeshivots (pluriel de yeshiva) sont des endroits où on enseigne la Torah et le Talmud. Donc a priori l’amour de l’autre !
  8. Bon, j’ai fait latin jusqu’en Terminale et je viens enfin d’y voir une utilité ! « Tu quoque mi fili », « Toi aussi, mon fils », est une célèbre phrase prononcée (enfin c’est ce qu’on dit…) par Jules César à Brutus, qu’il considérait comme son fils, lorsque ce dernier l’assassina. Enfin c’est plus compliqué que ça mais disons que j’ai un peu simplifié !
  9. La paracha est la section de la Torah que nous lisons chaque semaine à la Synagogue. Devarim, « les paroles », est une paracha qui évoque notamment les paroles de reproche adressées de manière allusive par Moïse au peuple juif.
  10. L’épisode des explorateurs est relaté par la Torah et raconte comment chacune des 12 tribus d’Israël a envoyé le Prince de sa tribu explorer le pays d’Israël promis au peuple juif. Sur les 12 explorateurs, 10 ont rapporté des paroles négatives sur la terre promise et ont été condamnés par Hachem à errer dans le désert pendant 40 ans et à ne jamais entrer dans le pays où coule le lait et le miel (et le houmous).
  11. Le talith est un châle de prière. Pas toujours très fashion mais ça va, on s’y fait.
  12. La galout est l’exil, le fait de vivre en Diaspora. Le fait de se sentir étranger sur un sol qui n’est pas le nôtre. Bon, là je digresse…