Le pouvoir confié au conseiller juridique du gouvernement de faire pression pour pousser à la démission d’un Premier ministre ne date pas des années 1990 et de l’arrivée au pouvoir de B. Nétanyahou.

Le premier dirigeant israélien qui a eu maille à un conseiller juridique s’appelait en effet Itshak Rabin. Cela se passait en 1977 et le conseiller juridique du gouvernement était alors un jeune juriste brillant et ambitieux, encore peu connu du grand public, du nom d’Aharon Barak.

Dans l’affaire du compte en dollars, le Premier ministre Itshak Rabin fut contraint à démissionner par le conseiller juridique du gouvernement, Aharon Barak, sans même pouvoir se défendre, alors qu’il ne manquait pas d’arguments.

Ainsi, selon l’avocat (et ministre de la Justice) Yaakov Neeman (1), un règlement interne du ministère des Finances aurait à l’époque autorisé les anciens ambassadeurs (Rabin avait été ambassadeur à Washington entre 1968 et 1973) à détenir des comptes à l’étranger après la fin de leur mandat.  

De fait, l’ultimatum présenté par Aharon Barak au Premier ministre Rabin équivalait à une véritable forme de chantage : “Si vous ne démissionnez pas, j’ordonnerai des poursuites à votre encontre…”

Un indice révélateur, permettant de comprendre comment Barak parvint à convaincre Itshak Rabin de présenter sa démission, alors qu’aucune pression politique ou populaire ne s’exerçait à son encontre en ce sens, nous est donné par la biographe d’Aharon Brak, Naomi Levitski, dans son livre Kevodo (Your Honor), paru en 2001.

Quand Barak a été nommé doyen de la faculté de droit de Jérusalem, en 1974, à l’âge de 36 ans, il a notamment eu pour fonction de gérer les ressources humaines.

Dans ce cadre, “lorsqu’il était contraint de licencier un salarié”, raconte Levitski, “ce qui exigeait toujours un effort psychologique important, il parvenait à convaincre la personne licenciée qu’elle voulait en fait démissionner et que Barak acceptait sa demande. Le malheureux ne réalisait ensuite ce qui lui était arrivé qu’au bout de plusieurs heures, voire de plusieurs jours”.

De fait, Rabin préféra démissionner pour éviter les poursuites, renonçant ainsi à se défendre. De manière significative, une fois qu’il eut démissionné, les poursuites furent abandonnées contre lui (seule sa femme fut poursuivie, et condamnée à une lourde amende).

Dans ses mémoires, Rabin relate de manière détaillée cet épisode, et insiste sur le fait qu’il ne voulait pas laisser sa femme assumer seule la responsabilité du compte en dollars, alors même qu’elle en était la gestionnaire (“c’était elle la ‘ministre des Finances’ de la famille, selon ses termes).

Le récit fait par l’autre protagoniste de cette affaire, Aharon Barak, diffère sur un point essentiel : il insiste sur le fait que, contrairement aux informations publiées dans les médias israéliens, il ne conclut aucun “accord” avec Rabin et ne lui promit pas l’arrêt des poursuites à son encontre s’il démissionnait… (1) Je laisse au lecteur la liberté de trancher laquelle des deux versions lui paraît la plus vraisemblable.

L’affaire du “‘compte en dollars” et la fin du pouvoir travailliste

Quoi qu’il en soit, le résultat fut le même : Rabin démissionna et les élections portèrent au pouvoir, pour la première fois dans l’histoire d’Israël, le Herout de Menahem Begin, principal parti d’opposition.

Cet événement historique, entré dans l’histoire d’Israël sous le nom de “Ma’apa’h” (bouleversement), fut ainsi la conséquence directe de quelques malheureuses centaines de dollars oubliés sur un compte bancaire aux Etats-Unis…

L’histoire politique d’Israël présente généralement le “Ma’apa’h” comme la conséquence ultime de la guerre de Kippour et du désaveu de l’électorat, après trente ans d’hégémonie, du parti travailliste.

Avec le recul des ans et au vu des développements survenus depuis lors, on peut dire aujourd’hui que l’affaire du “compte en dollars” marqua le début d’une nouvelle ère dans les rapports entre les institutions judiciaires et l’exécutif.

Le conseiller juridique du gouvernement, Aharon Barak, qui allait devenir le président de la Cour suprême, fut l’acteur principal de la transformation du “pouvoir judiciaire” en premier pouvoir d’Israël, devant lequel toutes les autres institutions – Knesset, gouvernement, armée, etc. allaient devoir s’incliner.

Notes

(1) propos rapportés dans un article publié par Ben Caspit en 2002.

(2) Segal, Ze’ev; Ariel Bendor,. « Coming full circle ». Haaretz 27.5.2009.