Le propre du hasard est d’être imprévisible par définition, et non par ignorance. C’est pour cela qu’il n’y a pas de hasard, mais bien des phénomènes naturels qui nous échappent, à l’image d’un observateur en rase campagne qui croirait que le passage des trains est aléatoire alors que la vérité est qu’il ignore l’existence d’un horaire des Chemins de Fer.

Spinoza écrit dans l’Ethique que « n’existant pour aucune fin, Dieu n’agit donc aussi pour aucune ; et comme son existence, son action n’a ni principe ni fin » Dieu et Nature seraient donc interchangeables, et le monde ne serait qu’une mécanique littéralement imperturbable.

Par opposition à cela, la Torah enseigne que Dieu ayant créé le monde, il n’en fait par définition pas partie, et symbolise le libre arbitre à l’état pur. C’est à ce niveau-là que l’on peut faire un rapprochement entre libre arbitre et hasard, et les rendre en quelque sorte synonymes.

C’est dans ce sens que le libre arbitre (le hasard) intervient dans la Nature et constitue l’irruption de l’esprit dans la matière, étant entendu qu’il ne lui est pas consubstantiel. Le libre arbitre étant la part transcendante de l’homme (צלם אלוהים[1]), il peut se passer de la causalité, à l’image de Dieu, et se mêler ainsi à la Nature. Ce qu’il faut entendre par là c’est que seul le caractère véritablement indépendant de l’esprit par rapport à la Nature permet d’en réfuter le déterminisme intégral et de faire une place au hasard.

Le Shoulkhan Aroukh[2] s’ouvre par « יתגבר כארי לעמוד בבוקר לעבודת בוראו »[3]. Pourquoi le matin ? Parce que le réveil marque la reprise du contrôle du corps par l’esprit, c’est-à-dire de l’aptitude de l’homme à maîtriser son déterminisme physiologique et psychologique. C’est selon Maïmonide ce à quoi il doit tendre pour accomplir son potentiel d’homme.  

La volonté ne doit donc pas être comprise comme étant le produit d’un algorithme naturel (qui en fait n’aurait rien de volontaire), mais bien comme quelque chose d’autonome et de proprement surnaturel, ou hasardeux, ce qui revient au même, l’un et l’autre étant insondable.

Mais comment l’esprit peut-il communiquer avec la matière ? Ce mystère dépasse l’entendement, et vraisemblablement la science, même si en pratique on constate cet improbable lien.  

C’est une question aussi vieille que la philosophie elle-même que de se demander comment il est possible que nous soyons capables d’ordonner à notre bras de se lever. La réponse simpliste et incorrecte est que le cerveau le lui ordonne par l’intermédiaire du système nerveux au moyen de processus chimiques et électriques connus. Mais qui donne l’ordre au cerveau de donner l’ordre au bras de se lever ? Si l’on considère que c’est le cerveau lui-même qui se donne des ordres, alors cette tautologie nous remmène au déterminisme intégral, et tout ce qui arrive était programmé depuis la nuit des temps, et l’affaire est réglée.

Mais l’affaire n’est pas réglée.

[1] A l’image de Dieu

[2] Code de la Loi juive compilé par Joseph Caro au seizième siècle.

[3] « Que dès le matin l’homme s’efforce avec la puissance du lion de surmonter ses instincts afin de servir Dieu »