Dimanche 26 mars, ma série « Rencontre » a abordé un sujet inédit, celui du Halal.

« Le marché halal, ou l’invention d’une tradition« , c’est le titre d’un livre publié aux éditions du Seuil, et dont j’ai reçu l’auteur, Florence Bergeaud-Blackler.

Elle est anthropologue, chargé de recherche au CNRS à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, Université d’Aix Marseille.

Spécialiste de ce sujet depuis vingt ans, son livre est une somme extrêmement dense qui, en un peu plus de 250 pages, fait vraiment le tour de ce domaine si mal connu et qui a pris une importance considérable en quelques décennies. Tous les aspects, historique, religieux, technique, juridique, sociologique et même politique sont passés en revue à travers le prisme du Halal.

Que mangeaient les Musulmans « avant » ?

Et pourquoi le titre de ce livre ? L’islam existe depuis 14 siècles, mais le Halal n’était pas défini par une norme alimentaire précise pour les populations musulmanes. Dans le Coran existe la notion de « Halal » (licite), concernant à la fois la nourriture et les institutions, par opposition au « Haram » (interdit).

La jurisprudence islamique définit une échelle de cinq catégories pour les actions, l’obligatoire, le recommandé, le licite, le répréhensible et l’interdit ; et comme il y a peu de choses concernant la nourriture dans le Coran, la tradition dit des choses simples à propos de la viande : les bêtes doivent être saignées, on ne peut consommer de porc, et la nourriture « des gens du Livre » (Chrétiens et Juifs) est licite. Il y a eu ainsi une très grande variété d’interprétations à travers les époques et les pays.

Le tournant des années quatre-vingt

Le livre souligne une date charnière, 1979 avec la révolution islamique en Iran et l’imposition par ce pays d’un abattage rituel pour la viande importée des pays occidentaux. Cela se passe dans le contexte du second choc pétrolier, suivi de la très forte hausse du niveau de vie des pays du Moyen-Orient qui deviennent de gros importateurs de viande, et vont tous réclamer pareil.

Des accords vont ainsi se faire de gré à gré par l’intermédiaire des Ambassades de pays musulmans, mais c’est Khomeiny qui, le premier, a envoyé des personnels religieux pour « islamiser » les chaines d’abattage, avec des protocoles signés. L’Arabie Saoudite va vite comprendre que l’argent des taxes sur la viande peut aussi être un instrument de contrôle de la population musulmane.

Mais en même temps, les décennies suivantes entrainent une évolution des populations musulmanes en Europe, avec la réunification familiale. A partir des années quatre-vingt, la transmission religieuse devient importante, et les femmes et les enfants vont jouer un grand rôle dans la demande, alors que l’offre (abattage rituel) venait d’être établie.

Comment s’est établi le marché halal en France ?

Dans un chapitre intitulé « Un marché sans norme », le livre explique comment s’est développé le marché de la viande halal en France au tournant du siècle dernier. On est parti de pratiquement rien, et il a fallu que l’Etat définisse des règles qui n’étaient pas de son ressort, puisqu’il n’a pas en principe à se mêler de religion.

À ce stade, le modèle était la « Shehita« , abattage rituel juif pour lequel existait une exemption pour le non étourdissement des bêtes avant égorgement. Trois Mosquées ont obtenu des habilitations pour les sacrificateurs, Paris, Evry et Lyon, sans leur imposer de formation particulière.

La norme pour le mode d’abattage est relativement stable grâce aux directives du « Codex alimentarius » de 1997, dont un chapitre concerne spécifiquement la viande halal. En terme de chiffre d’affaires, seules existent des estimations de cabinets spécialisées, qui l’évaluent à 5,5 milliards d’Euros par an.

Pour rappel, Hakim El Karoui, au vu de l’enquête IFOP ayant servi de base au rapport de l’Institut Montaigne « Un islam français est possible », juge que manger halal est devenu un « marqueur » pour la population musulmane. Plus prudente, Florence Bergeaud-Blackler considère que c’est devenu un élément de sa pratique religieuse.

La Malaisie, un acteur décisif dans la nouvelle définition du Halal

Le manque de normalisation existait bien sûr au niveau international ; et définir une norme et l’imposer est vite devenu un objectif prioritaire pour les mouvances islamistes. Or les grands Etats musulmans, se sentant menacés, ont essayé de piloter partout la ré-islamisation de leurs sociétés, par des constructions de Mosquées, des normes vestimentaires, etc.

Le livre souligne l’importance stratégique de la Malaisie, parce que ce pays a quasiment imposé sa propre définition du Halal en 1997, et cela va beaucoup plus loin que l’abattage rituel. Elle avait plusieurs objectifs : soumettre la minorité chinoise ; contrôler l’islamisation de sa société ; et devenir une référence internationale en la matière.

Ainsi, les règles qui ont inspiré le « Codex alimentarius » vont très au delà de l’abattage des bêtes. Elles imposent une « pureté technologico-industrielle », qui définit ce qui est considéré comme interdit : les produits de consommation ne doivent pas contenir de substances impures, porc, viande non rituelle, alcool ; et comme cela est très difficile à obtenir, cela impose des productions spécifiques et en théorie rigoureusement contrôlées.

D’autres acteurs entrent dans la danse

Si tous les Musulmans du monde respectaient ces règles alimentaires, de la soupe aux légumes au jus d’orange, cela représenterait selon une estimation un marché de 1.300 milliards de dollars par an, chiffre fabuleux qui suscite les plus grandes convoitises à tous ceux qui rêvent d’un milliard et demi de musulmans ne consommant que du Halal, c’est à dire tous les produits possibles décrétés « Charia compatibles ».

Nestlé a joué un rôle très important dans le développement du Halal industriel. Et les instances internationales comme l’ISO pour la normalisation, la FAO ou l’OMS ont vu s’affronter des définitions concurrentes de la norme halal. Mais, en dehors de l’alimentation, cette notion de « produit pur » a aussi connu un développement exponentiel en ce qui concerne la mode vestimentaire, les cosmétiques, bref de proche en proche tous les produits de consommation.

Les Frères Musulmans et les Salafistes à la manœuvre

Dans son livre, Florence Bergeaud-Blackler évoque les Frères Musulmans à deux niveaux. Page 113 et suivantes, elle raconte comment les pays arabes, mais surtout le couple Arabie Saoudite / Frères musulmans ont repris le dessus sur la Malaisie, par l’intermédiaire de la Ligue Islamique Mondiale qui essaie partout de s’imposer en matière de Halal.

Mais elle évoque aussi plus loin la France, où ils essaient de devenir un groupe de pression dans le domaine stratégique de la consommation. Eux ont essayé de contrôler la consommation par un modèle « oummique », celui d’un marché conçu par des Musulmans pour des Musulmans.

Ils ont des discours très rassurants pour les consommateurs, tout en les  inquiétant à propos du « faux halal ». À ce titre, le Conseil Français du Culte Musulman est durement critiqué. Et la mouvance des Frères Musulmans est très présente, aussi bien au niveau des associations de consommateurs, de la certification et du contrôle.

Le livre permet aussi de découvrir l’influence énorme du site Internet « Al-Kanz », développé par Fateh Kimmouche : lui dénonce le « faux Hallal » dans sa rubrique « Halalgate » ; Florence Bergeaud-Blackler dit que c’est probablement un salafiste, même s’il ne l’affiche pas ; et pourtant il est extrêmement lu et respecté, et même largement au delà du public musulman : comment expliquer son succès ?

Il a une bonne plume, et il représente bien un « salafisme néo-libéral » très présent dans le Golfe. Il sait aussi reprendre les rhétoriques du « bio », du « commerce équitable », et cela plait aussi même en dehors du public musulman.

Casher, Halal, peut-on accepter un parallèle ?

En conclusion, Florence Bergeaud-Balckler souligne qu’une « tradition inventée » comme celle du Halal fait « tabula rasa » du passé. Les nouvelles générations de Musulmans ont honte de leurs parents qui ne mangeaient pas vraiment Halal. Elle évoque la peur du « Haram », de l’interdit chez les jeunes enfants, dont certains ne vont plus dans les cantines scolaires.

Peut-on faire le parallélisme avec la nourriture casher, en remarquant que la même recherche de « pureté » isole une partie des nouvelles générations chez les Juifs les plus orthodoxes ? Pour mon invitée, oui et non.

Oui, les normes alimentaires jouent ce rôle dans différentes religions, l’isolement étant donc plus souhaité que subi. Mais en même temps, la casherout correspond à des impératifs religieux anciens et précis dans le Judaïsme.

Par contraste, la norme de pureté halal s’est construite après coup, justement en se calquant sur ce qui existait chez les Juifs ; et donc, on peut bien parler d’une « tradition inventée », contrairement à une coutume qui par définition a toujours existé.