L’actualité récente a remis sous les feux de la rampe les relations, longtemps discrètes, entre Israël et de nombreuses monarchies du Golfe. On a, d’abord, largement parlé de l’assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste opposant saoudien dans l’enceinte du consulat de son pays à Istanbul ; le Prince héritier Mohamed Bin Salman étant largement accusé d’en être le commanditaire, beaucoup de commentateurs se réjouissent de sa possible marginalisation ; et cela, autant pour des raisons éthiques que parce que cela pourrait détruire « l’axe USA-Arabie-Israël » dirigé contre l’Iran, un Iran tellement ménagé par nos grands médias.

Mais il y a eu aussi la révélation de la visite quasi officielle de Binyamin Netanyahu dans l’Émirat d’Oman cette semaine, la première dans cet État du Golfe depuis plus de vingt ans. Périodiquement aussi, le gouvernement israélien fait allusion à des relations fructueuses mais secrètes avec plusieurs monarchies de la péninsule arabique. Enfin, et selon le vieux principe du « wishful thincking », on nous vend trop vite dans les médias communautaires une normalisation avec tous ces pays en même temps : il est donc temps de faire le point sur des monarchies arabes, mal connues du grand public.

L’Arabie Saoudite n’est pas « le patron » de ses voisins

Cela peut étonner si on se base sur une carte de géographie ; étonner aussi, quand on pense au « poids » de l’Arabie, première économie du monde arabe et premier producteur pétrolier au sein de l’OPEP – même si sa part dans la production mondiale est désormais inférieure à 10%. Certes, sa puissance militaire semble impressionnante, alors qu’elle est devenue le troisième pays au monde pour les dépenses militaires. Et enfin, n’oublions par le « prestige » du Royaume, gardien des lieux saints de la Mecque et Médine. Or les choses ne sont pas aussi simples !

Tout d’abord, la mémoire historique incite ses voisins à se méfier. Petit rappel : toutes les monarchies du Golfe sont des entités politiques récentes, comme d’ailleurs l’ensemble des pays arabes du Moyen-Orient à l’exception de l’Égypte. Le « récit historique » de la naissance du Royaume au début du siècle dernier est celui d’une conquête à la fois militaire et religieuse, portée par les tribus du Hedjaz fédérées par la famille des Al-Saoud. Les territoires situés à l’Est sur les bords du Golfe – sauf une zone située entre le Koweït actuel et Bahreïn -, au Sud, entre l’Océan indien et la Mer rouge, étaient des protectorats britanniques.

Les uns allaient devenir ensuite des États indépendants ; avec le Yémen il y eut longtemps un contentieux territorial, et cela bien avant l’horrible guerre actuelle où l’Arabie est engagée. Au final la peur des voisins d’être envahis un jour par l’Arabie existe, et cela explique – en partie – leurs impressionnants budgets pour la Défense.

Depuis 1981, le Conseil de coopération du Golfe » (CCG) fédère en théorie l’Arabie, le Koweït, Bahreïn, les Émirats Arabes Unis (EAU), le Qatar et Oman. Unis lors des premières décennies autour d’enjeux communs, ils se sont progressivement divisés par la suite.

Mais relevons déjà quelques éléments : aucune défense intégrée permettant de standardiser les armées n’a pu être mise sur pied, malgré le souhait des États-Unis ; face aux « Printemps arabes » à partir de 2011, ils se sont divisés aussi ; et surtout en 2015, au moment de l’intervention saoudienne au Yémen contre les rebelles houthies soutenus par l’Iran, seuls les EAU ont eu une contribution militaire conséquente à ses côtés.

Oman, le Sultanat singulier

Cette monarchie l’est d’abord par la religion dominante, « l’islam ibadite » qui est un courant minoritaire, se situant entre le Sunnisme – pratiqué dans la grande majorité du monde arabe – et le Chiisme, dominé politiquement par la République Islamique d’Iran. L’ibadisme est un islam tolérant, et ceci se traduit par la liberté de culte totale pour les minorités chrétiennes et hindoues constituées par les travailleurs immigrés ; à noter aussi que quelques milliers de juifs y vivaient, sans souffrir de persécutions, avant l’indépendance d’Israël où ils se sont rendus ensuite librement.

Cette position « intermédiaire » explique la neutralité voulue par le Sultanat dans le bras de fer entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Développant une diplomatie indépendante, Oman a voulu ainsi – sans succès car l’Arabie s’en méfie – jouer les médiateurs dans la guerre du Yémen.

Mais – rien n’étant simple dans l’Orient compliqué – on aurait pu imaginer en conséquence une réserve plus grande que ses voisins vis-à-vis d’Israël : or il n’en est rien, comme vient de le démontrer le voyage étonnant du Premier Ministre israélien à Mascate, où il a été accueilli par le Sultan Qaboos Bin Saïd. Et ces relations ne datent pas d’hier, puisqu’elles remontent aux lendemains des accords d’Oslo !

En 1994, le Premier ministre Yitzhak Rabin s’était rendu à Oman et avait été accueilli par le sultan. En 1996, Israël et Oman avaient signé un accord sur l’ouverture réciproque de bureaux de représentation commerciale. Ces bureaux furent fermés, au début de la seconde Intifada, comme ceux de Rabat, Tunis et Doha. Mais malgré cela – et comme je le révélais dans un article publié sur mon blog en 2007 – le sultanat a continué d’héberger un centre réunissant des chercheurs israéliens et arabes, travaillant dans le domaine du dessalement de l’eau de mer.

Il est intéressant aussi de comparer Oman aux autres monarchies du Golfe. On imaginerait par exemple que cette ouverture à Israël – donc à l’Occident – irait de paire avec une libéralisation politique, or il n’en est rien : le Sultan détient les ministères régaliens, et son clan tribal conserve les directions importantes de l’armée et de l’administration ; une grande analogie donc avec l’Arabie en ce domaine. Dépendant à 65% des exportations de pétrole pour son économie, le Sultanat voit approcher plus vite que ses voisins la fin de cette manne, et développe le tourisme de luxe, comme Dubaï.

Qatar, le cauchemar de l’Arabie

Commençons d’abord par la religion, et constatons à nouveau que rien n’est simple dans l’Orient compliqué : le Wahhabisme, doctrine rigide née au 18ème siècle en Arabie en filiation directe de l’école sunnite hanbalite – la plus rigoureuse de l’islam – a été exporté au Qatar. Constatons aussi qu’en Arabie la doctrine s’appelle officiellement « Al Salafiya » (Salafisme), qui se décline dans le monde musulman dans des versions plus ou moins adoucies, plus ou moins politisées en allant à l’extrême vers les dérives djihadistes. Le Salafisme domine à présent dans tout le Moyen-Orient sunnite, y compris dans des pays « modernes » comme les Émirats Arabes Unis.

Ce n’est donc pas le type d’islam qui divise l’Arabie et le Qatar, mais le rapport aux Frères Musulmans : cette confrérie transnationale, matrice de l’islam politique, a au départ été bien accueillie par les Saoudiens alors que les « Frères » égyptiens étaient bannis par Nasser.

Très présents dans le système éducatif, co-dirigeant la « Ligue islamique mondiale » crée par l’Arabie pour assoir son autorité religieuse dans le monde entier, ils sont logiquement entrés en collision avec la monarchie saoudienne au tournant des « Printemps arabes » : en effet, la confrérie s’est engouffrée dans les révolutions – en particulier en Tunisie et en Égypte -, renversant des régimes soutenus par l’Arabie. Sur un plan idéologique, le conflit était par ailleurs inévitable : d’un côté, une monarchie certes féodale et rétrograde, mais alliée des États-Unis et se posant en leader religieux du monde musulman autour de La Mecque et Médine ; de l’autre, un mouvement révolutionnaire rêvant d’un Califat mondial, anti-occidental et refusant toute tutelle.

C’est ainsi que Doha devint la base arrière des Frères Musulmans, et Al-Jazeera leur porte-voix. Logiquement, c’est aussi aujourd’hui le soutien principal du Hamas, et le meilleur allié de la Turquie d’Erdogan dans le monde arabe. Ajoutons à cela les atouts du minuscule État (grand comme la moitié d’Israël) : premier exportateur mondial de gaz liquéfié, utilisant avec maestria le « soft power » de la propagande islamique mais aussi les sponsorings divers en Occident, disposant d’un richissime fond souverain, sur de sa force le Qatar refuse aussi de rompre avec l’Iran.

En juin 2017, on le sait, l’Arabie Saoudite a tenté un coup de force pour ramener le petit Émirat à de meilleurs sentiments : rupture des relations diplomatiques – décidées aussi par une dizaine d’états arabes et musulmans -, blocus des frontières terrestres et maritimes, boycott économique. Faisant le gros dos, Doha semble bien résister.

Avec tout cela, on pourrait imaginer qu’aucun dialogue avec Israël n’est possible, et pourtant … c’est oublier aussi que justement, ce pays est devenu (avec l’Égypte) la « boite aux lettres » du monde arabe concernant Gaza ; que c’est avec lui que l’on négocie pour améliorer le quotidien, et ainsi dernièrement fournir le fuel et les services que l’Autorité Palestinienne refuse de donner ; le Qatar sera, in fine et si c’est la stratégie décidée, un interlocuteur majeur pour conclure une trêve durable. C’est oublier, enfin, que Doha fut avec Oman le seul pays du Golfe à avoir des relations officielles avec les Israéliens dans les années 90.

Les Émirats Arabes Unis, alliés fidèles des Saoudiens

D’abord un constat : construits sur la côte du Golfe autour de métropoles surgies du désert, les sept membres de la Fédération des Émirats sont « aux premières loges » face à l’Iran : si une guerre régionale éclatait, ils recevraient des centaines de missiles qui feraient sûrement beaucoup de dégâts. Pour rappel aussi, un contentieux territorial les oppose à la République Islamique, depuis l’occupation – par le Shah en 1971 – de trois petites îles alors sous protectorat britannique. Sans aucune profondeur stratégique, ils craignent encore plus un conflit que l’Arabie, et c’est pourquoi ils ont développé la meilleure armée parmi les monarchies de la région.

Prévoyant avec intelligence « l’après – pétrole », ils ont développé des pans complètement nouveaux de leur économie (tourisme à Dubaï, commerce international avec des ports extrêmement actifs et des « hubs » aéroportuaires, énergies renouvelables) : autant de domaines où l’expertise israélienne existe et pourrait s’exporter.

Si la société émiratie est certainement plus « ouverte » que le Royaume Saoudien et si la « skyline » de Dubaï fait rêver les touristes, il ne faut pas non plus trop exagérer l’état des droits de l’homme sur place : la peine de mort est en vigueur et peut sanctionner, entre autres vol aggravé, apostasie, adultère, homosexualité et trafic de drogue ; et, là-bas comme dans toutes les monarchies du Golfe, l’essentiel de la force de travail est supporté par des immigrés sans protection.

Il y a maintenant des échanges réguliers avec Israël. Il y a quelques semaines, Ron Dermer, ambassadeur à Washington, a été aperçu assis avec l’ambassadeur des Émirats Arabes Unis, Yousef al-Otaiba. Ils assistaient à un dîner pour le Jewish Institute for National Security of America (JINSA), où le secrétaire d’État américain Mike Pompeo était l’invité d’honneur.

On vient d’apprendre, il y a quelques jours, la venue à Abou Dhabi d’une délégation israélienne pour un tournoi international de Judo, délégation dirigée par la ministre de la culture et des sports ; pour la première fois, ces sportifs afficheront leurs couleurs nationales – sous la pression certes, des instances sportives internationales.

Bahreïn, le petit protégé de Riyad

État – île, ou plus précisément archipel, relié à l’Arabie par un viaduc maritime jouant le rôle de cordon ombilical, le petit Émirat est l’un des plus petits pays du monde. Il a deux points faibles : un assèchement presque total de ses réserves pétrolières, et l’opposition entre la famille royale – sunnite – et la majorité de la population, qui est chiite. Au beau milieu des printemps arabes en 2011, une révolution avait été matée dans la capitale, Manama, mais seulement grâce au soutien de l’armée saoudienne.

En conséquence, le petit Émirat est devenu l’obligé et l’allié le plus proche de l’Arabie Saoudite au sein du CCG. Sa hantise de l’Iran est totale, et donc un rapprochement concret avec Israël est possible à court terme. Des ballons d’essai ont déjà été envoyés, avec visite d’une délégation bahreïnie à Jérusalem en décembre 2017. Encore plus extraordinaire, l’Émirat a affiché son soutien à Israël suite à des frappes contre les bases iraniennes en Syrie, au printemps dernier.

Offrant son soutien exceptionnel à l’armée israélienne, le ministre bahreïni des Affaires étrangères, cheikh Khaled ben Ahmed Al-Khalifa, a déclaré sur Twitter : « N’importe quel État, y compris Israël, a le droit de se défendre en détruisant les sources de danger ».

Dans l’attente, aussi, Bahreïn affiche sa tolérance religieuse : les religions étrangères ont le droit d’y construire des édifices, et l’Émirat présente avec fierté sa minuscule communauté juive, la seule de la région.

Et au Koweït ? Toujours une hostilité résolue à Israël

L’Émirat du Koweït semble un peu oublié dans tout cela, alors qu’il fut sur le devant de la scène médiatique en 1990 – 1991 : occupé pendant six mois par l’Irak de Saddam Hussein, il fut libéré au prix d’une guerre conduite par les États-Unis, sous mandat de l’ONU et avec la contribution de dizaines de pays. Ceux qui l’ont vécu se souviennent des puits de pétrole en feu, et de ses installations détruites par l’armée de Saddam.

Ayant amassé avant ce tragique épisode un épais matelas financier à l’Étranger, son économie put redémarrer rapidement ; et il est aujourd’hui le cinquième producteur de l’OPEP, au coude à coude avec les Émirats Arabes Unis. Seule trace encore visible du conflit : une grave pollution des sols. Vengeance ou reconnaissance vis-à-vis des libérateurs américains ? En 2003, les USA envahissent l’Irak, cette fois sans mandat de l’ONU, et à la tête d’une autre coalition militaire : et c’est du Koweït – en pointe à l’ONU pour dénoncer « l’impérialisme israélien » – que partira l’invasion !

L’Histoire contemporaine du Koweït recoupe celle des Palestiniens, qui y ont eu longtemps une de leurs plus importantes Diasporas, forte d’environ 350.000 âmes. Venus y vivre après 1948, mais aussi après les guerres de 1967 et la guerre civile du Liban, ils y auront la chance de ne plus être considérés comme des « réfugiés », mais comme des travailleurs étrangers.

Leur niveau de qualification élevé par rapport à la population locale allait leur ouvrir les postes les plus prestigieux, cadres de l’administration, médecins, ingénieurs, etc. Hélas pour eux, Yasser Arafat – fortement dépendant de l’Irak devenu sa base arrière – approuva l’annexion temporaire de l’Émirat ; et les Koweïtiens se vengeront durement, avec des expulsions massives.

Cependant, l’empreinte palestinienne est durablement restée dans l’orientation « nationaliste arabe » de l’opinion et des élites. Aucune normalisation, aucun échange avec Israël n’ont été enregistrées même dans l’après-Oslo. Le Koweït garde aussi régulièrement ses distances avec l’Arabie au sein du CCG, refusant de la soutenir au Yémen ou contre le Qatar

Paradoxe, enfin, dans la société koweïtienne : on y est loin de nos standards de démocratie, mais le régime est nettement plus libéral qu’en Arabie, avec une monarchie « constitutionnelle » ; si les travailleurs étrangers – exploités comme ailleurs dans le Golfe -, restent la majorité de la population active, le travail féminin est très développé, contrairement au reste du monde arabe. Et donc, c’est la monarchie du Golfe la plus évoluée qui reste la plus hostile à Israël. Paradoxe singulier ? Pas vraiment, voyez la Tunisie !

Nota :

Cet article doit beaucoup à la lecture d’un ouvrage, « L’Arabie Saoudite en 100 questions » (Éditions Tallandier). Son auteur, Fatiha Dazi-Héni, a été mon invitée sur Judaïques FM à plusieurs reprises.