« Le fils de Saul » du jeune réalisateur hongrois, László Nemes, n’est pas seulement un film sur la Shoah. C’est un film sur l’enfer.

Un enfer dans lequel chacun est plongé dès la première image. Une image floue, comme venant du lointain.

La mémoire collective s’endort et oublie vite, elle a besoin qu’on la réveille.

Peu à peu le passé émerge, l’image devient plus nette, l’enfer nous saisit d’effroi. Puis l’effroi passe, l’émotion habituelle s’estompe.

Seul le regard de Saul compte, son visage émacié et dure, ses lèvres sèches, ses fripes qui puent la mort, le sang qui colle.

On ne pense plus, on n’espère plus. Il n’y a plus d’humanité, il n’y a que l’homme-animal, dont l’instinct de survie se résume à quelques gestes, quelques paroles. Des bruits, des chants, un psaume peut-être.

Peu importe les balles qui sifflent, les bruits de bottes et les hurlements, Saul ne ressent plus grand chose. Il ne peut pas mourir car il est déjà mort. Comme lui, on le sait parfaitement.

On se surprend soi-même à s’accoutumer à l’enfer. Comme Saul, on ne peut même plus s’émouvoir. L’affect est un luxe qu’on ne s’accorde plus.

On s’habitue à mourir, et à recommencer à mourir.

Chacun des cadavres nus, des cris et des coups de poing aux portes de la chambre à gaz, chaque pelletée de cendre que l’on jette dans le fleuve, chaque manteau ou valise laissé derrière soi, tout s’estompe et rejaillit, disparait puis apparait à l’écran, tourne autour du visage de Saul. Les scènes d’horreur vont et viennent, surgissent en cadence et nous emportent.

Saul, c’est nous.
Avec lui, on court et on se débat, on se courbe et on se redresse.
Se taire, jamais ! Parler encore, oui mais comment se faire entendre … quand on n’écoute plus ?

On se rebiffe, on espère, on résiste. On gesticule dans la tombe, et on prépare la révolte.

Une révolte symbolique, certes, quelques poignées de poudre et de munitions, quelques hommes affamés qui prennent les armes, comme autant de poussière insignifiante dans les rouages épouvantables de la barbarie. Tout de même …

Il y a des signes de vie qui ne trompent pas.

Pourquoi Saul a-t-il subitement besoin de réciter le kaddish pour ce garçon qu’il ne connait pas ? Pourquoi lui trouver une vraie sépulture quand ses congénères disparaissent dans les fours crématoires ou dans les fosses communes ?

Saul y voit ce fils qu’il n’a pas eu. Et ce fils, c’est l’histoire des pères qui transmettent, dans le respect des traditions et de la mémoire.

Chacun est le père d’un fils, le sien ou celui d’un autre, car chacun n’a pas d’autre choix que de perpétuer la ronde macabre de la vie.

Prier le mort, c’est raviver la flamme d’un espoir qui ne meurt jamais. Même dans l’enfer, la mort n’a pas le dernier mot. Quand Saul sourit, il est déjà trop tard. Il va mourir pour de bon. Il ne récitera jamais le kaddish pour l’enfant mort, il ne lui trouvera jamais une tombe digne. Il sourit parce qu’il a trouvé mieux.

Traqué comme la proie qui attend le coup de grâce, Saul aperçoit un autre enfant qui écarquille les yeux. Le garçon vient d’un village voisin sans doute, perdu dans la forêt où Saul s’est réfugié avec ses camarades rescapés de l’enfer qui va bientôt les rattraper.

D’un seul regard bleu, ce gamin tout blond, lumineux, est comme une apparition sainte. Il est le fils, il est l’espoir. Saul sourit car il sait maintenant qu’il ne va pas mourir.

L’enfant a vu et court vers les vivants. Il s’enfuit dans la forêt, pour dire, pour raconter, pour transmettre à son tour. Personne ne le fera taire. L’image est claire, précise, minutieuse. Il n’y a plus de flou, plus de vagues souvenirs qui s’estompent.

L’enfant est le témoin. On le voit partir, mais on le rejoint déjà.Il est Saul, on est l’enfant.

L’enfer, c’est l’oubli.

Jean-Paul Fhima, article publié dans Europe-Israël