Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, rarement une visite du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian à un pays étranger suscite un énorme intérêt. Le locataire du Quai d’Orsay visite souvent des pays sans que sa démarche ne mobilise l’attention médiatique. Généralement une photo et un commentaire sur le réseau social Twitter sont souvent la seule preuve de cette visite. Cela tient aussi bien au profil de l’homme qu’aux mécanismes de la Cinquième République.

L’homme d’abord, ancien ministre de la Défense de François Hollande, plus habitué aux lumières tamisées des négociations discrètes qui entourent les grands contrats d’armements qu’aux lumineuses expositions d’une action diplomatique d’éclat. Par tempérament, il tient les médias à distance et ne leur parle que lorsque son discours est sécurisé par des clous bien solides.

Cela tient aussi aux périmètres d’influence et de décision de son ministère. Dans la cinquième République, le vrai artisan de la politique étrangère de la France est le président de la République. C’est Emmanuel Macron, qui porte la parole diplomatique de la France dans le monde. Conséquence directe : la fonction de son ministre des affaires étrangères est reléguée au statut de préparateur, de démineur et de bûcheur de dossiers.

La visite que s’apprête à effectuer Jean-Yves Le Drian au Maroc ce 10 septembre intervient dans un contexte franco-marocain particulier marqué par de nombreux signaux négatifs susceptibles de créer une sourde mésentente. Le Drian aura une double mission : déminer quelques malentendus susceptibles de se transformer en points de frictions et défricher le terrain pour préparer les messages politiques de la visite d’État que le président Emmanuel Macron compter effectuer au Maroc au premier trimestre de 2019 printemps prochain.

Le ministre des Affaires étrangères et de la coopération de la France atterrit donc à Rabat alors qu’une pluie de convocations judiciaires s’est abattue sur une dizaine de journalistes marocains, les transformant par la grâce d’une compétence extraterritoriale aux contours mal définis en simple justiciable « Français ».

Les autorités françaises ont reconnu l’existence de dysfonctionnements et de couacs. Le Drian aura certainement à donner des explications aux autorités marocaines sur les raisons d’une telle montée de sève judiciaire sur le Maroc qui rappelle à certains la triste séquence franco-marocaine de 2014 où les deux pays qui, entre bouderies de circonstances et fâcheries légitimes, ont traversé une vraie crise de nerfs inédite dans son ampleur et dangereuse dans ses conséquences.

Et une des interrogations cruciales à laquelle Jean-Yves Le Drian doit répondre : Pourquoi la convention judiciaire franco-marocaine de février 2015 avec son protocole additionnel, qui avait clos la fameuse crise de 2014, n’a pas été exécutée par l’appareil judiciaire français pour éviter de telles distorsions ? Cette convention prévoit le recours aux circuits diplomatiques et judiciaires classiques entre les deux pays pour traiter les conflits judiciaires d’intérêt commun.

Cela est valable aussi bien pour les citoyens marocains touchés par la justice française que les citoyens français touchés par la justice marocaine. Jean Yves Le Drian aura aussi pour mission de décoder pour les autorités marocains la posture présidentielle d’Emmanuel Macron qui avait affirmé lors de ces vacances à Fort Brégançon qu’il allait s’occuper « personnellement » du cas de cet ingénieur français Thomas Gallay qui purge une peine de prison de 4 ans au Maroc pour appartenance à une cellule terroriste.

Le second axe de la visite de Jean Yves Le Drian est lié aux évolutions des questions régionales dans lesquels les deux diplomaties marocaine et française sont fortement impliquées. La crise libyenne dont les récentes confrontations violentes à Tripoli entre milices concurrentes menace de faire tomber les efforts des Nations unies pour sortir le pays du chaos.

Cette crise fait partie des préoccupations que Le Drian aura à discuter avec les autorités marocaines : Comment faire pour sauver l’accord de Skhirat et respecter l’agenda politique de Paris fixé le 29 mai dernier en présence des principaux protagonistes de la crise libyenne et dont le noeud cardinal est l’organisation d’élections législatives, prévues le 10 décembre prochain après avoir validé une nouvelle base constitutionnelle.

Cette consultation franco-marocaine est de nature à remobiliser les forces politiques qui ambitionnent de sauver la Libye. Elle est d’autant plus importante dans le contexte actuel que la France se trouve sous le feu roulant des critiques de plus en plus acerbes de l’Italie qui s’oppose ouvertement à la stratégie française en Libye.

Le troisième axe de cette visite peut s’inscrire dans les efforts de la diplomatie française de préparer le contenu politique de la prochaine visite d’État du président Macron au Maroc. Au-delà des relations bilatérales à renforcer sur le plan des alliances économiques entre les deux pays comme l’inauguration du TGV marocain, quels messages et quelles initiatives sur la crise migratoire qui préoccupe fortement l’Union européenne surtout que le Maroc s’apprête à accueillir les 10 et 11 décembre prochain la conférence mondiale de la migration 2018 ?

Quelles postures sur la Méditerranée alors que le président Macron vient d’annoncer la tenue d’un Sommet sur La Méditerranée au début de l’été 2019 ? Autant de questions qui vont donner au déplacement de Jean-Yves Le Drian au Maroc une saveur particulière.