Il faut parfois du temps pour réaliser les choses. Non seulement les réaliser, en prendre conscience, mais aussi accepter la substantifique moelle d’irrationalités en quête de sens comme on le dit volontiers aujourd’hui…. un peu en dépit de tout bon sens ou sens dessus dessous.

Après le « Dôme de Fer/כיפת ברזל », voici que les têtes s’échauffent un peu partout dans le monde entre judéité et islam. A Jérusalem, en Israël, il y a belle lurette que les religieuses catholiques ont abandonné des habits pesants et/ou à cornettes. Il n’y a guère que Rabbi Jacob et des scénaristes français attardés pour affubler le clergé latin d’accoutrements d’un autre siècle, de soldes que l’on brade sur les marchés, dans les fêtes foraines. Les feuilletons allemands ont toujours gardé un clergé présent dans les films, les feuilletons, une ambliance visuelle tant occidentale qu’orientale. L’Allemagne, comme les autres pays d’Europe, ignore la laïcité gauloise qui résiste encore et toujours et qui s’arrête aux marches de l’Alsace et de la Moselle concordataires, non loin de Domrémy ou Colombey-les-deux-Eglises

Que le premier ministre israélien, le grand rabbin achkénaze d’Israël voire le chef de l’Armée israélienne en arrivent à justifier le port de la kippa a un côté étonnant et, pour le coup, irréaliste dans un pays où il faut sortir couvert et porter des lunettes de soleil : elles ont largement aidé à réduire les maladies oculaires. Le soleil tape durement.

Alors les têtes sont en ébullition, à en perdre la raison sous la voûte crânienne. Habituellement, c’est un signe qui marque chez nous les jours de pleine lune. En yiddish, on parle de « kop fun a marozhniker-tête de marchand de glaces/קופ פון א מראזשניקער »… une expression typique du parler d’Odessa en Ukraine.  Il faut garder la tête froide, mais est-ce bien l’époque ? Avec la seconde intifada, les calottes ou kippot ont fleuri sur les touffes identitaires de nombreux israéliens qui, certes, peuvent se plonger, de ci, de là, dans le feu des Ecritures pour y trouver un moyen d’exprimer une solidarité citoyenne.

Tout est affaire de crâne au Proche-Orient… peut-être pas au sens où l’occidental le comprend. Il faut protéger sa tête, les cheveux. Le Prophète Jérémie en fait le compte, Jésus affirme que chaque cheveu est compté. Il faut se protéger surtout des intempéries qui vont de la canicule aux vents du désert ou la pluie, la grêle. C’est pourquoi je reprends ici un article que j’avais initialement publié en anglais puis partagé dans le Times of Israël Français au mois de Novembre 2014.

Certains pays raffolent des falbalas ou de la haute couture, comme la France, mais aussi – dans un tout autre style – les Américains, les Africains, les Asiatiques. La Reine du Royaume Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande ne sortirait pas sans un couvre-chef sans que celui-ci souligne pour autant son rôle de Chef de l’Eglise Anglicane. Mais la mode, la vraie, est au centre de la vie sociale, qu’elle soit « en vogue et fashion » ou faite de fripes et de chiffons… un rien habille : des shmattes/שמאטעס pour rester dans la tradition des ghettos d’Europe de l’Est.

Le dôme du crâne/כיפת גולגלת – kipat golgélet, cela prend encore un autre sens à Jérusalem et dans l’interculture proche-orientale. En Europe, un « crâne est inerte, immobile ». En hébreu comme en araméen, il « roule, peut muter comme en métampsychose », Golgotha/גולגותא où Lieu du Crâne, du Calvaire est de la même racine que « galgalim/גלגלים – les pneus » qui avancent en poursuivant leurs possibles destinées. Au Mont Moriah, là même où Adam fut façonné et orné d’une peau seyante, on rappelle que son crâne fut choisi de ce pôle géographique matriciel de la conscience humaine.  Se serait-il ainsi déplacé entre l’être doué de raison que fut Adam et la « chapelle d’Adam » qui est située au bas du Lieu de la crucifixion de Jésus de Nazareth ? To Be Or Not To Be, s’interroge Hamlet le danois en regardant un crâne que les Vikings tranchaient à leurs ennemis pour y boire les libations de la Valhalla. On est dans l’invariance qui domine les siècles en ce moment.

La prière juive du soir au coucher, au moment de dire « Ecoute Israël » et de faire un brin d’introspection sur la journée passée l’exprime aussi : « Eternel, T’ai-je offensé « dans cette forme (gilgoul) ou dans quelque autre forme humaine (בגילגול הזה או בגילגול אחר).

Certains se promènent en grand châle de prière dont ils se couvrent la tête. Les femmes juives, chrétiennes orthodoxes ? Musulmanes, druzes ou bédouines, hommes et femmes de Cochin se côtoient selon des signes de piste en formes de bornes crâniennes, des itinéraires de reconnaissance.

Dans les années 1975-80, les Musulmans jordaniens payaient les fidèles pour qu’ils s’habillent en djellabahs (30 Dinars à l’époque). Mais au fond, cette gandourah est proche du grand Tallit de prière juif, le talaysan araméen qui a finit par désigner le grand manteau des prêtres chrétiens syriaques. Il se retrouve dans la soutane orthodoxe… comme celle des prêtres romains. Et pourtant, c’est du « copié – triché » car chacun tente de se démarquer, du moins quant au sens spécifique à son groupe. Dans tous les cas, il s’agit d’affirmer être couvert par l’Eternel.

Il y a donc des modes, qui deviennent des signes polyvalents dans un Etat hébreu où toutes les religions sont normalement traitées sur un plan de la stricte égalité citoyenne. C’est alors qu’apparaissent les évolutions, les dérives, les tendances. Le judaïsme a repris vigueur en Israël: le Rabbin de Loubavitch a suscité une vague de port des téfillines (phylactères). C’est l’un des Commandements fondamentaux après la sortie d’Egypte. Selon le calendrier, les Juifs pieux les portent de quelques heures à un ou plusieurs jours.

Ensuite, toujours dans le cadre de la redécouverte de la tradition, les « arba kanfot\ארבע כמפות- quatre coins ou petits tallits » se sont multipliés. Il faut porter le joug léger (‘ol hashayim/עול השמיים) des Mitzvot. Là aussi, les années passent, les techniques se perfectionnent, on recherche les limaces du temps où le Temple était vivant. Du coup, les « tsitsit/ציצית » ou franges – ou du moins l’une d’entre elles – sont de plus en plus teintes en un bleu unique dit « tekhélèt/תכלת » qui s’arbore en surplus aux coins du vêtements, caché dans le pantalon ou porté pour monter la réalité de configurer sa vie au monde des Commandements divins.

Les femmes sont moins inquiètent de leur look… encore qu’elles s’évertueraient volontiers à revendiquer les même ustensiles « liturgiques » que leurs mâles compagnons.

Voici quelques années, comme chacun était invité à comprendre combien la « mezuzah/ מזוזה » protégeait les lieux d’habitation, de travail ou de repos « shomer Delatot Israel = SHADDAI/שומר דלתות ישראל – שד »י », on aurait presque frôler un renouveau imaginatif qui n’est pas aller jusqu’à planter une mezouzah sur le linteau droit d’un visage humain.

Un look d’enfer ou de paradis [Novembre 2014]

On est toujours très mode à Jérusalem (oserait-on écrire « Jéru » ?). Tout est dans le paraître. Il est captivant de constater combien une ville aussi centrée sur la finalité de l’être, de l’âme, de l’essence humaine et divine s’égare ou même s’abîme dans l’habillement, le maquillage et l’apparence. Cela permet de trop bien cacher ce que l’on ne saurait voir pour mieux le deviner.

On dirait que tout est mis en oeuvre pour rechercher ce « paraître » et… se tromper gravement, depuis quelques années.

Tout d’abord, il y a les couvre-chefs. Restons sur quelques exemples pratiques. Il est vrai que, vu le climat, il vaut mieux sortir couvert. Il fait trop frais du côté de l’hiver – du moins pour des proche-orientaux – ou bien il vaut mieux ne pas chauffer la tête.

Soyons simples : les Juifs portent des calottes ou kippot/כיפות ou encore yarmulkes\יארמולקעס (terme turco-yiddish d’origine araméenne : « yera (de)Malka-crainte le Roi/ירא (ד)מלכא). Une kippa peut être ronde, plus ou moins carrée (version boukhare-ouzbek), petite, grande, avec un pompon comme celle des adeptes du Rebbe Nahman de Breslav…

Depuis quelques années – c’est récent – , la tendance est aux grandes kippot de grosse laine qui enserrent une grande partie de la tête. Certaines femmes portent aussi ce genre de coiffes ; cette vogue semble exprimer une « égalité hommes-femmes » (ou vice versa; on lit de droite à gauche, et vous ?).

La fabrication des kippot était passée en tête des productions textiles des femmes palestiniennes depuis la fin de la deuxième intifada mais les réseaux chinois s’agitent en sous-main et restent imbattables au niveau des prix.

Il est vrai que la coiffe sino-mandchoue est très proche de la kippa ronde, parfois en forme de « yourte » pour crânes pieux et sièges de la pensée. Les Chinois d’antan aimaient les nattes; nous aussi, surtout comme coiffure naturelle – on parle en ce moment de « néo-nattes » qui assurent à la gente féminine une beauté élégante pareille à celle des ‘halot/חולות entrelacées, les pains du Shabbat…

Il y a les chtreimels/שטריימעל-עך , chapeaux ronds faits de queues de visons. Il faut sept queues de vison pure fourrure pour faire un vrai chtreimel hassidique. Ce qui est naturellement « pelts un mink- פעלץ און מינק » en yiddish est devenu classique en France en «fourrire et vizonne» façon Rabbi Jacob.

Le chtreimel est originaire d’Europe de l’Est. La noblesse polonaise portait fourrure : les Fils du Très-Haut se devaient de suivre cet exemple, même dans les bourgades déshéritées du Yiddishland et des situations de disette totale. Le chtreimel indique un statut dans la communauté.

La modernité s’est attachée à des couvres-chef plus légers comme le Stetson qui donne un look américain harédi et se différencie selon les groupes de piété. Chtreimel et Stetson se portent au-dessus de la kippa. Il est plus pratique que le haut-de-forme européen et a, au fond, meilleure allure que la casquette de baseball du Nouveau Monde très prisée dont l’origine est la coiffe des camarades travailleurs-travailleuses de la sphère soviétique (cf. celle de Nathan Charansky).

Nota Bene : le Stetson est éminemment moderne et ne se trouve pas dans les Ecritures.

Les femmes juives portent des voiles très seyants qui laissent entrevoir le haut de leur chevelure. La tendance semble réactualiser des modèles sortis du haut Moyen-Age européen. Les femmes pieuses chrétiennes orthodoxes (russes, roumaines) s’empressent de tout recouvrir. Juives et chrétiennes aiment les longues jupes noires serrées. Il y a des versions Jean’s très « colorées ». Ces derniers temps, les jeunes musulmanes portent des hidjabs chatoyants, il y a de plus en plus de vraies burkas portées, du côté de Mamilla, par des femmes arabes venues de l’étranger (oui!). On découvre des yeux mais, Orient oblige, le vêtement est suffisamment léger pour laisser transparaître des Jeans et des talons trop top top.

Les religieuses catholiques préfèrent la coupe neutre. Entre Chrétiens, on se repère au chapeau : cylindrique chez les Grecs (proche de celui du grand-prêtre dans le Temple), il devient plutôt losange pour le clergé russe. Il y a deux fentes latérales chez les Roumains. Les Ethiopiens sont en galabiah arabe avec poches qu’ils rehaussent avec un plaid.

Le clergé orthodoxe, grec, slave, syrien ou copte est en soutane. Celle-ci est le plus souvent noire : cela protège du soleil (eh oui!) et affirme la mort du Christ, quoique… le clergé oriental est souvent marié et l’exprime, surtout chez les Slaves, par des soutanes blanches (pureté), rouges (résurrection), bleues, ne fût-ce que pour visualiser la fraîcheur de vivre.

Porter la soutane est normal au Proche-Orient : c’est pratique, il y a des grandes poches. On l’appelle « taleysan » en araméen des Chrétiens du Levant et le mot vient de « tallit/טלית ». Le vêtement indique que l’on a «revêtu le Christ» (Galates 3, 27) et c’est sans doute, comme la tunique, l’un des habits les plus anciens dans la région.

Certains Juif orthodoxes apprécient les redingotes ou « geh-rok/געראק » ou encore le « khalat/כאלאט = manteau léger noir, blanc ou scintillant des hassidim porté sur de longs bas blancs. Khalat est du yiddish bien que le mot soit russe et vienne du turc pour désigner « une robe de chambre ». On vit dans une culture de divan ou diwan : spéculer sur le sens de la vie par des dialogues pilpoul ou des chicaneries séculaires.

D’autres, hommes ou femmes, se promènent en maillots de corps et mini-shorts sur tatouages identitaires et pas cachers, entre Little Tel Aviv+Yarkon, Haifa et les kibboutzim, comme aussi dans les quartiers les plus saints de Jérusalem, parfois avec sans-gêne, ignorance ou en se contemplant soi-même, toutes origines confondues.

Les religieux Latins – ça dépend : il y a surtout les robes de bure (Franciscains) tandis que les vardapets (prêtres arméniens) ont une longue coiffe moirée noire en pointe. Les moines syro-orthodoxes et coptes ont un voile noir orné de 12 croix blanches ou dorées qui représentent les Apôtres; une 13ème derrière la tête représente le Christ.

Le col romain sur chemise claire est très prisé, mais les catholiques préfèrent souvent l’anonymat. Les évêques anglicans portent chemise rose.

Les femmes israéliennes – et quelques hommes – raffolent des cheveux frisés style « brebis et moutons du désert en fleur »,  ou bien tendance «red» – cheveux rouges ou rage de vivre, voire le crâne rasé.

La mode est de saisir la chevelure, de faire et défaire les chignons, en haut, en bas, sur une épaule puis l’autre pour les tresses longues. Les femmes cacheront accessoirement le tout sous une perruque pour cause de mariage. Encore faut-il avoir de la piété.

Les moines orientaux ont les mêmes tics : cheveux longs à la manière «messie» et ces mêmes chouchous qui permettent de faire et de défaire d’amples chevelures longeant des barbes souvent longues et touffues. Les visages glabres ne sont pas orientaux.

En Occident, on coupe les cheveux en quatre et plus… Ici aussi, mais dans l’autre sens ! Têtes et visages sont des « champs à cultiver ». Les papillottes (peyes\פאיות  en yiddish) sont très longues et bouclées. Du coup, on moissonne régulièrement, au gré des fêtes et des saisons.

En hébreu, « beged\בגד = vêtement » est un terme courant et intéressant:  le mot hésite entre « parure, vêtement [beged/בגד] » et «rebellion, sans foi ni loi [bogav/בוגב]» (Sanhédrin 37a). Bien que la racine ne soit pas confirmée comme étant commune, ce mot est très proche de « begidah\בגידה = duperie, déguisement, trahison ».

Dans une ville comme Jérusalem, que signifie « l’habit ne fait pas le moine » ?

L’habit exprime viscéralement une identité. Cette identité, en Israël, dans les Territoires comme dans tout le Proche-Orient est avant tout une référence claire et normalement précise à la religion, et, secondairement, à la nationalité, sûrement pas la citoyenneté.

Lors des vagues d’attentats (1ère et 2ème intifada), on a trouvé plus d’habits dits « juifs » (y compris des châles de prière) chez les terroristes que des soutanes ou des vêtement arabes.

Curieusement, les repères vestimentaires affirment des signes distinctifs de manière très « fashion ». L’Orient comme le judaïsme aime la mode, les tendances nouvelles et créatives. On « façonne » des looks pour affirmer la joie de vivre qui allie beauté – pas toujours le bon goût, souvent pittoresque – et le changement. D’autres préfèrent se cloîtrer dans une frilosité exclusive, voire « modeste » ou « cheap ».

Le judaïsme affirme: « Sache devant Qui (= Dieu) tu te trouves/דע לפני מי אתה עומד-da lifnei Mi ata omed ». La phrase est habituellement écrite dans les synagogues. C’est là que les problèmes existent pour de vrai : il est très rare que, dans l’approche avec d’autres que « nous-mêmes », nous creusions au-delà de l’apparence. Or, il est important qu’une société se connaisse pour se reconnaître.

Lorsque Jésus est moqué par les gardes, ceux-ci tirent au sort sa tunique (Jean 19,23). Elle ne sera pas déchirée et les croyants y voient un signe d’unité. Dieu ne se laisse pas fragmenter ou dépouiller dans Sa dimension divine.

L’apparence fait perdre le nord en ce moment, masquant de manière grave la véritable morphologie et l’identité de ceux que nous croisons. Nos yeux sont toujours sollicités : le vêtement donne une tonalité, il faut voir sans regarder, non par pudeur mais par prudence.

Les Arabes et le clergé chrétien diront tout de suite l’origine d’une personne. « Le sien reconnaît le sien comme l’étranger reconnaît l’étranger », affirme un proverbe ukrainien. C’est vrai, vital, essentiel à Jérusalem, en Israël ou dans les Territoires palestiniens. Cela peut faire défaut en temps de crise.

Cette faculté à savoir au coup d’oeil qui est qui s’est gravement altérée chez tous provoquant le doute, la suspicion envers autrui et le retranchement sur soi.

Pourtant, il y a dans le pays des générations de familles juives venues depuis deux, trois voire quatre siècles et dont les descendants ont gardé l’art et la manière de vivre et se faire reconnaître au-delà des différences.

Tout le combat consiste alors à se débarrasser de ses oripeaux et donner au paraître la force d’exprimer ce qui est et existe vraiment.