La prochaine édition du dîner du Crif aura lieu le lundi 7 mars. Comme c’est régulièrement le cas depuis la présidence Sarkozy, c’est le Chef de l’État lui même qui sera l’hôte de l’institution représentative de la communauté juive organisée. Pour rappel, ce dîner inauguré en 1985 accueillait, à l’origine, les Premiers ministres.

Plus de 30 ans après ses débuts, cette manifestation où se pressent quelques 700 invités et un peu le « tout Paris » de la politique et des médias, attire de plus en plus critiques de bas étage, jalousies mal placées et attaques antisémites : il y a ceux qui y sont, ceux qui auraient voulu y être mais n’y sont pas, ceux qui ne voudraient surtout pas y figurer, et ceux qui ne pardonnent même pas au Crif d’exister : peut-on faire un point objectif, et séparer la réalité des fantasmes ?

Des objectifs clairs pour la communauté juive organisée

Comme l’écrivait « Le Figaro » à l’occasion de l’édition 2015 de cette manifestation, « Au départ confidentiel, (le dîner) a su prendre de l’importance avec le temps jusqu’à s’imposer comme un évènement quasi incontournable des politiques. L’ambition est clairement affichée : il s’agit, comme depuis la création du Crif, en 1943, de porter la voix politique des juifs de France et d’instaurer un dialogue avec les pouvoir publics. »

Dialogue avec les pouvoirs publics ? Il est en fait permanent tout au long de l’année, à l’occasion d’évènements graves comme des agressions antisémites particulièrement violentes ; ou d’une actualité, récurrente et non forcément médiatisée mais porteuse en elle des menaces, comme la haine sur les réseaux sociaux ou les actions de boycott d’Israël.

Mais il n’y a pas beaucoup d’autres occasions de faire entendre la voix politique des Français juifs qu’en réunissant en nombre journalistes et chaines de télévisions ; lesquels ne se déplacent que s’ils sont, par ailleurs, attirés par les personnalités présentes.

Or, l’année dernière par exemple, François Hollande était venu accompagné du Premier ministre Manuel Valls et de près de la moitié du gouvernement ; on notait aussi la présence de nombreuses personnalités de l’opposition, dont (pour un passage rapide) l’ancien président Nicolas Sarkozy, et Alain Juppé.

Mais limiter ce dialogue aux politiques serait bien réducteur pour l’avenir d’une communauté, faible en nombre et menacée à la fois par la remontée inquiétante de l’antisémitisme, et par les menaces spécifiques du terrorisme djihadiste : que l’on retrouve à la table d’honneur les plus hautes autorités représentatives des Églises ou de l’Islam de France, des Ambassadeurs ou des intellectuels de renom, signifie aussi que les Juifs ne sont pas isolés, et que la communauté nationale reste soudée et refuse de se déliter en les laissant tomber : à la limite, quoique disent successivement au micro et le Président du Crif, et le Président de la République, c’est comme un discours « en creux » que l’on entend en voyant une telle image.

Un évènement certes brillant, mais non exceptionnel

Faire semblant de croire, comme le font les antisémites qui s’agitent sur la Toile à chaque édition du dîner, que les plus hauts représentants de l’État ne se déplacent que pour honorer la minuscule minorité juive, est d’une mauvaise foi crasse.

Refusant de venir depuis 2012, François Bayrou devait dire que : « Ce type de manifestation où les politiques se pressent en rangs serrés […] m’a toujours dérangé parce qu’il y a d’une certaine manière une volonté de capter les suffrages ». Croit-il sincèrement que ce genre de préoccupations est absente de l’esprit des politiques, lorsqu’ils viennent à d’autres et innombrables banquets républicains, congrès ou foires professionnelles en tous genres ?

J’ajouterai que cette façon, rituelle en quelque sorte, de signifier à une minorité qu’elle fait bien partie de la communauté nationale n’est évidemment pas réservée au Français juifs. Un hommage à nos compatriotes musulmans est ainsi rendu, à Paris comme en Province, à l’occasion des « Iftar » officiels marquant le mois du Ramadan. On y rencontre des personnalités de droite comme de gauche, et j’ai eu ainsi personnellement l’honneur d’entendre Manuel Valls à la Grande Mosquée de Paris ; mais également et comme au dîner du Crif, d’y croiser les représentants des diverses autorités républicaines ou spirituelles du pays.

Au delà du dîner, le Crif dans le collimateur des antisémites

Il suffit de faire un minimum de veille des réseaux sociaux et sites donnant dans l’antisémitisme ou les théories du complot, pour y lire des fantasmes dignes des délires de « La France juive » de Drumont et de l’affaire Dreyfus.

Le président de la République n’ y viendrait « que pour recevoir des ordres » : bonjour la discrétion ! Si l’Élysée était déjà à la botte du Crif, pourquoi organiser une telle manifestation ?

C’est au cours de ce dîner que serait désigné le futur Chef de l’État : ah le génie malfaisant des « Sionistes », neuf mois avant les Primaires ils savent qui va être candidat à Droite et à Gauche, et ils impriment par avance les bulletins pour bourrer les urnes. Le Président du Crif dicte la réponse attendue du Président de la République : quelle autorité, vraiment ! Il serait facile, par exemple, de mesurer l’écart entre les souhaits du Crif et les choix de la Diplomatie française, qui ne correspondent pas toujours et loin s’en faut.

Mais dans le fond la question n’est pas là : on n’en veut pas au Crif pour ces fameux dîners, plus généralement on ne lui reproche pas ce qu’il fait mais ce qu’il est : la représentation politique de la communauté juive organisée.

Les antisémites rêvent d’un pays où les Français juifs n’auraient aucune structure pour les représenter auprès des Autorités ; pas plus que le soutien d’associations laïques et antiracistes (comme la Licra, dont les pages « Quenelle » et autres réclament la dissolution) ; ou celui d’une structure étatique comme la Dilcra (Délégation Interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme) vilipendée par des sites complotistes et islamistes.

Comme Vichy qui avait promulgué la dissolution de toutes les associations juives – à l’exception du Consistoire -, au profit d’une UGIF à sa botte, les antisémites de notre époque rêvent de « séparer le Crif de l’État », comme l’affichent certaines pancartes lors de manifestations pro-palestiniennes.

Mais des fantasmes aussi dans la communauté juive

Disons le clairement aussi, le dîner du Crif passe mal auprès de beaucoup de Juifs : essayons de comprendre pourquoi.

D’abord, on lui reproche son « élitisme ». Certes, le prix réservé aux invités « grand public » est particulièrement élevé. Mais compte-tenu des déductions fiscales – prévues pour toutes les associations reconnues d’intérêt général, et donc qui ne sont pas un privilège pour la communauté juive -, la somme à débourser est singulièrement réduite (lire ici).

Quand on songe à ce qui est largement dépensé à l’occasion de fêtes familiales – mariages et Bar Mitzvot – l’argument ne passe vraiment pas. Il est aussi d’une grande mauvaise foi quand on l’entend, par exemple, parmi les généreux donateurs de dîners de galas en tous genres, au profit d’institutions sociales, religieuses ou scolaires de la Communauté – qui par ailleurs, ont leur raison d’être et qui doivent continuer d’exister.

Mais le fantasme le plus insupportable – et que l’on entend, par exemple, dans des « forums d’auditeurs » – est celui d’un Crif qui ne ferait rien tout au long de l’année, et dont la seule activité serait le fameux dîner. Que répondre à de tels propos ? Il y a les frustrés et les jaloux, et on aimerait d’abord leur demander ce qu’ils font, et de faire des propositions précises : vous avez des idées pour faire plus et mieux, donnez les !

Mobilisez-vous, faites des actions. Vous voulez faire évoluer le Crif, constituez-vous en association, faites la adhérer à l’institution « ombrelle » et faites évoluer les choses du dedans. Mais surtout, on doit leur répondre : que savez-vous du travail quotidien du Crif ? De ses interventions, officielles ou discrètes ? De ses publications ? De ses échanges avec les différents acteurs de la société civile dans le cadre de ses diverses commissions ? Des conférences et débats avec des personnalités invitées aux « amis du Crif » ? Il y a une façon simple, au fond, d’en avoir une idée, c’est de s’abonner gratuitement à sa newsletter. Après … et bien on pourra en reparler.