Szymon Persky a tout vu, tout connu. De la traite des vaches au kibboutz jusqu’au sommet de l’Etat, en passant par l’ouverture d’une route secrète pour accéder à Massada, interdite aux Juifs sous le mandat britannique, le plan pour atteindre Eilat et y créer un ville contre l’avis des généraux, ou encore la contrebande d’armes et l’arnaque pour doter notre état d’un arsenal nucléaire.

C’est sans doute pourquoi Shimon Peres, vous l’aviez bien sûr  reconnu, tient une place si unique dans nos coeurs.

Et ce matin, l’oreille branchée sur la radio Galei Tsahal,  au coeur des embouteillages matinaux, je ne peux empêcher mes yeux de s’embuer à l’évocation de la gravité de son état de santé, comme cela semble être le cas des nombreux automobilistes qui m’entourent, tristes et inquiets pour la vie du dernier des pères fondateurs.

Ecouter Shimon Peres raconter sa vie, c’est se retrouver dans un kibboutz de 1940 luttant nuit et jour pour son existence, s’imaginer les discussions passionnées du mouvement de la Jeunesse Ouvrière sur l’utopie socialiste, voyager en 1947 aux quatre coins de la planète pour trouver de vieux coucous à retaper pour créer une armée de l’air avant de rencontrer des bandits cubains pour acheter des armes puis le lendemain des milliardaires new-yorkais pour persuader le Canada de nous vendre des canons à prix dérisoire et organiser des diners de collectes de fonds pour payer les livraisons d’armes tchécoslovaques.

C’est aussi convaincre Français et Américains de construire des réacteurs nucléaires sans que les uns ne sachent vraiment ce que les autres font, pour mieux détourner les pièces indispensables à la création d’un arsenal nucléaire, rappeler à De Gaulle sa dette à l’Etat juif,  puis tutoyer Mitterand.

Mais surtout, c’est côtoyer Ben Gurion, Eshkol, Kolek, Golda Meïr, Rabin ou Dayan au quotidien, aux premiers instants de notre état. Vivre leur quotidien de drames et de joies, de doutes et de certitudes, d’espoirs et de deuils.

La vie politique de Shimon Peres est une liste presque infinie de portefeuilles et de fonctions, sans pour autant être exempte d’échecs.

Malmené, et même méprisé, par une classe politique qui a très longtemps reconnu de légitimité des dirigeants qu’aux héros de Tsahal, il convient de rappeler que son choix de ne pas poursuivre une carrière militaire n’a rien à faire avec la peur ou le manque de courage.

Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, et alors que son amoureuse et future femme, Sonia, s’engage comme infirmière dans l’armée britannique contre l’Allemagne nazie, il  lui explique qu’il se sent bien plus utile à multiplier les champs des kibboutz, à convaincre les nouveaux immigrants de s’y investir, et à organiser la lutte pour la fin du mandat britannique et son cortège de restrictions à l’installation des Juifs.

Et lorsque, plus tard, il en débattra avec Moshé Dayan, il lui dira :

Je suis le meilleur pour accumuler des forces et vous, pour les utiliser

Au-delà de l’homme d’Etat, Shimon Peres est aussi un homme d’esprit et de culture, amoureux des langues et de la poésie, un romantique incurable doublé d’un éternel humaniste. Mais surtout Shimon Peres est un précurseur, un homme pour qui l’innovation et la recherche sont les clés de l’avenir, et son appétit et amour pour les nouvelles technologies l’ont conduit à assister de nombreuses start-up dans leur recherche de financement et à prédire les réussites de Google et Facebook, bien avant leur « explosion » boursière.

Une anecdote résume cet élan : nommé en 1970 ministre des Transports et de la poste (qui comprenait aussi le téléphone), il exige un changement d’intitulé pour devenir le tout premier ministre des Transports et des Communications, ayant compris avant tout le monde que le courrier et le téléphone ne seraient plus bientôt les seuls moyens de communications entre les hommes.

Son aspiration insatiable à la recherche de la paix, et de la prospérité pour tout le Moyen Orient l’ont conduit au seuil de la mort, avec Rabin, lorsque Ygal Amir, qui avait planifié de les assassiner ensemble, lui « préféra » Rabin alors que les deux hommes se séparaient quelques instants avant la fusillade.

Pour autant, il ne changea pas d’opinion et poursuivit son perpétuel combat. Et quel que soit notre bord politique ou notre opinion sur le conflit qui nous oppose aux Palestiniens et plus globalement au monde arabe, on ne peut que s’incliner devant sa ténacité, son courage et surtout son amour du Peuple d’Israël.

Allez Shimon Ha Gaon, encore un effort… il te reste, si D. veut, encore 27 années à nous aimer.