Nous sommes plusieurs amis d’Israël à avoir ressenti un malaise indéfinissable à l’audition du passage suivant de l’allocution du Pape François, après l’Angélus du 9 novembre 2014 :

«Il y a 25 ans, le 9 novembre 1989, tombait le Mur de Berlin, qui durant très longtemps a coupé la ville en deux et a été symbole de la division idéologique de l’Europe et du monde entier. La chute était soudaine, mais elle a été rendu possible par l’engagement long et éreintant de nombreuses personnes qui ont lutté pour cela, qui ont prié et souffert, parfois jusqu’au sacrifice de leur vie. Parmi eux, saint Jean-Paul II a eu un rôle de protagoniste. Prions pour que, avec l’aide du Seigneur et la collaboration de tous les hommes de bonne volonté, se répande toujours plus une culture de la rencontre, capable de faire tomber tous les murs qui divisent encore le monde, et pour que plus aucune personne innocente ne soit persécutée ou tuée à cause de sa foi ou de sa religion. Là où il y a un mur, les cœurs sont fermés. Il faut des ponts et non des murs !»

Au risque d’être taxé de paranoïa et/ou de pro-sionisme militant, je crois obéir à ma conscience en réagissant par cet article. Tout d’abord il faut rappeler que la paternité de l’expression, désormais bien connue, remonte au Pape Jean-Paul II, canonisé depuis. Bref retour sur quelques faits.

– Avant de réciter l’Angélus, le dimanche 16 novembre 2003, il évoquait la Terre Sainte, en ces termes [1] :

«Malheureusement, en ces lieux, le dynamisme de la paix semble s’être arrêté. La construction d’un mur entre le peuple israélien et le peuple palestinien est considérée par beaucoup comme un nouvel obstacle sur la voie d’une coexistence pacifique. En réalité, la Terre Sainte a besoin non pas de murs, mais de ponts ! Sans la réconciliation des esprits, il ne peut y avoir de paix.»

– On connaît moins la version anglaise de ce texte, plus dure encore, qui figure dans la brève allocution du même pape, prononcée le 14 février 2004, pour accueillir Ahmed Korei, alors Premier ministre de l’Autorité Palestinienne, qui était en visite au Vatican [2] :

«C’est de réconciliation que la Terre sainte a besoin, et non de vengeance, de ponts, et non de murs

Entre temps, la célèbre formule était reprise à satiété.

– Le 9 novembre 2003, au cours d’une homélie, le Cardinal Etchegaray, haute personnalité de la Curie romaine, émettait ces dures paroles [3]:

«Dans tout le pays une barrière de séparation déjà longue de 150 km dessine inexorablement une géographie d’apartheid qui excite plus qu’elle ne maîtrise la violence, lacérant un tissu humain avec de graves conséquences sociales, économiques, éducatives et sanitaires.»

Il ne s’agissait pas d’un propos privé, dont la responsabilité n’engage que son auteur : en effet, il a été repris sur le site du Vatican, où il figure toujours [4].

– En janvier 2004, des évêques européens en visite en Terre Sainte, publient un texte incluant une sévère admonestation d’Israël. On peut y lire au point 3, intitulé « »La Terre Sainte n’a pas besoin de murs mais de ponts ! » (Pape Jean-Paul II, 16 novembre 2003)» [5]:

«Nous avons vu les effets dévastateurs du mur de sécurité que l’on est en train de construire à travers les terres et les maisons des communautés palestiniennes. Celui-ci nous apparaît comme une structure permanente, divisant les familles, les isolant des terres qu’ils cultivent et les privant de leurs moyens d’existence, les coupant même de leurs institutions religieuses. Nous avons pu vivre l’expérience de la frustration et de l’humiliation subies chaque jour par les Palestiniens aux points de contrôle, qui les empêchent de nourrir leur famille, de se rendre à l’hôpital, d’aller au travail, de suivre leurs études et de visiter leurs parents.»

– Au cours de son pèlerinage en Terre Sainte en 2009, le Pape a visité le Camp de réfugiés Aïda, situé à 2 km de Bethléem. Dans l’allocution qu’il a adressée aux habitants du camp, le 13 mai, on peut lire ce qui suit [6]:

«Vous vivez aujourd’hui dans des conditions précaires et difficiles, avec des opportunités d’emploi limitées. Il est compréhensible que vous vous sentiez souvent frustrés. Vos aspirations légitimes à un habitat permanent, à un État palestinien indépendant, demeurent non satisfaites. […] Alors que nous nous rassemblons ici, cet après-midi, Le mur qui nous surplombe, est un dur rappel de l’impasse que les relations entre Israéliens et Palestiniens semblent avoir atteinte. Dans un monde où les frontières sont de plus en plus ouvertes au commerce, aux voyages, au déplacement des personnes, aux échanges culturels, il est tragique de voir que des murs sont encore érigés

***

Faut-il s’étonner de ces propos, qui stigmatisent exclusivement Israël, même si c’est de manière allusive et indirecte, sans évoquer clairement le contexte qui a amené l’État d’Israël à prendre cette mesure draconienne pour protéger sa population en butte à d’incessants attentats meurtriers? Un bref survol des attitudes et/ou déclarations antérieures du pape Jean-Paul II révèle qu’il ne s’agit pas d’un phénomène de génération spontanée, mais d’une ligne de pensée cohérente et systématique.

– Le 5 mai 2001, à son arrivée à Damas, le Pape Jean-Paul II, pénètre dans un salon officiel de l’aéroport pour une cérémonie de bienvenue. Le président de la république syrienne lui réserve un accueil chaleureux et très politique. Après avoir rendu hommage aux valeurs représentées par le Saint-Siège et présenté les vertus du peuple syrien, Bachar el-Assad déclare, en arabe :

«Votre sainteté, nous constatons que la justice est bafouée : les territoires sont occupés au Liban, au Golan et en Palestine. Nous les entendons massacrer les principes de l’égalité lorsqu’ils disent que Dieu a créé un peuple meilleur que les autres […] Ils violent les lieux sacrés, ils tentent de tuer tous les principes des religions célestes avec la même mentalité par laquelle fut trahi puis torturé le Christ et de la même manière qu’ils ont essayé de trahir et tuer le prophète Mohammed».

L’assistance – une soixantaine de personnes, essentiellement des religieux musulmans ou chrétiens, écoute en silence ces propos, alors que Jean-Paul II semble se recueillir, une main sur la figure.

Le président syrien insiste :

«La charité, c’est d’arrêter de tuer tout ce qui est arabe par la haine… Nous tenons à la paix juste et globale, celle qui rend les territoires à leurs propriétaires, en vertu des résolutions du Conseil de Sécurité, avec le retour des réfugiés dans leur pays et l’instauration d’un État palestinien indépendant, avec Jérusalem pour capitale

En conclusion, le président remercie chaleureusement le pape pour sa présence et lui demande d’être

«à nos côtés, contre les oppresseurs, pour que les Arabes récupèrent ce qui leur a été volé sans aucun droit».

– Extraits de la réponse de Jean-Paul II à Assad :

« Si souvent les espoirs de paix se sont levés pour être ensuite balayés par de nouvelles vagues de violences ».

Et le pape de rappeler, comme il l’avait fait en janvier 2001, devant le corps diplomatique accrédité au Vatican :

«Il est temps de retourner aux principes de la légalité internationale : interdiction de l’acquisition des territoires par la force, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, respect des résolutions de l’ONU et des conventions de Genève».

Difficile de nier que cette réponse – qui charge exclusivement l’État d’Israël, sans remettre les choses en perspective – ne pouvait qu’être perçue comme un entérinement de la diatribe anti-israélienne d’Assad. D’ailleurs, le pape n’exprima pas le moindre regret des propos antisémites du jeune président syrien, il n’évoqua même pas, fût-ce en termes diplomatiques feutrés, les atrocités palestiniennes à l’encontre de civils israéliens.

– Le 16 mai 2001, au cours d’une audience générale, Jean-Paul II récidive, en faisant une allusion qui ne pouvait que plaire aux Syriens, et en égratignant, au passage, la réputation de l’État hébreu :

«En Syrie, je ne pouvais pas ne pas adresser à Dieu une prière particulière pour la paix au Moyen-Orient, également et malheureusement poussé par la situation actuelle dramatique, qui devient toujours plus préoccupante. Je me suis rendu sur les hauteurs du Golan, dans l’église de Kuneitra, à demi détruite par la guerre, d’où j’ai élevé ma prière. D’une certaine manière, mon esprit est resté là-bas, et ma prière continue et ne cessera pas, tant que la vengeance ne laissera pas la place à la réconciliation et à la reconnaissance des droits réciproques.»

L’allusion, fort peu diplomatique, au recours à la vengeance, formulée sans préciser le coupable laisse perplexe. Difficile, pour l’État d’Israël, de ne pas se sentir visé, d’autant que ses ennemis l’accusent à satiété de pratiquer « la loi du talion ». Par contre aucune ambiguïté dans le recours à l’«équivalence morale» [7] que connote l’expression «reconnaissance des droits réciproques». On ne fera pas à ce pontife l’injure posthume de le considérer comme un ignorant en matière de politique internationale. À ce titre, il savait parfaitement que le Golan avait été occupé par Israël en vertu des lois de la guerre (Conventions de Genève), qui autorisent un pays attaqué (ce qui était sans aucun doute le cas lors de la guerre de Kippour, en 1973) à s’emparer de territoires de l’agresseur et à y exercer son autorité, jusqu’à ce qu’un accord de paix soit signé entre les belligérants. À ce jour, et malgré de multiples efforts, rien de tel n’a pu être obtenu. Cette partialité a coupé le souffle aux diplomates – et pas seulement aux Israéliens.

Vers la fin de son pontificat, le pape Jean-Paul II exprimera de plus en plus fréquemment sa préoccupation concernant le conflit palestino-israélien.

– Le dimanche 11 août 2002, lors de la prière de l’Angelus, dans sa résidence d’été de Castelgandolfo, il déclarait, entre autres [8] :

«…Quand parviendra-t-on à comprendre que la cohabitation entre le peuple israélien et le peuple palestinien ne peut s’obtenir par les armes ? Ni les attentats, ni les murs de séparation, ni les représailles ne conduiront à une solution équitable du conflit. […] De 1967 à aujourd’hui, il y a eu une succession épouvantable de souffrances indicibles : souffrances des Palestiniens, chassés de leur terre et soumis, ces derniers temps, à un état de siège permanent, sujets à une punition collective ; souffrances de la population israélienne, qui vit dans la peur quotidienne d’être la cible d’assaillants anonymes. À cela s’ajoute la violation d’un droit fondamental, celui de la liberté de culte. En effet, à cause d’un couvre-feu rigide, le jour de la prière hebdomadaire, les croyants n’ont plus accès aux lieux de culte…»

 ***

Si l’on veut absolument trouver une explication acceptable du comportement déroutant de ce grand pape, je propose ici la mienne.

Avec une douzaine de visites au Vatican, le dirigeant palestinien disparu, Yasser Arafat, aura été, sauf erreur, l’homme politique le plus fréquemment reçu par le défunt pape. Si pénible qu’en soit l’évocation, peut-être faut-il attribuer cet engouement papal pour un homme dont les activités terroristes n’étaient un mystère pour personne, à la solidarité instinctive qu’éprouvait pour «l’assiégé de la Mouqata», cet illustre fils d’une nation polonaise qui avait cruellement souffert de l’occupation de son pays.

Par ailleurs, on sait l’aversion viscérale qu’éprouvait Jean-Paul II envers Ariel Sharon, qui incarnait, à ses yeux, l’occupant par excellence, d’autant plus haïssable qu’il représentait ce que le pontife détestait le plus dans l’État juif : l’usage – jugé par lui excessif, injuste, voire immoral – de la contrainte policière et de la force armée pour contenir une révolte palestinienne larvée et irrédentiste, que le fier Polonais avait peut-être tendance à confondre avec la résistance de son pays, quelques décennies plus tôt, à l’Allemagne d’abord, puis à l’Union soviétique.

C’est peut-être là que gît le ressort secret de ce qu’on a trop souvent considéré comme une ambiguïté, voire une inconséquence insupportables dans le comportement de ce grand pape, dont les paroles et les gestes révolutionnaires ont incontestablement ouvert une nouvelle ère dans les relations entre chrétiens et juifs.

[1] Texte sur le site de l’Agence de presse catholique Fides.

[2] En anglais : « It is reconciliation that the Holy Land needs : forgiveness not revenge, bridges not walls ». Le texte figure sur le site du Vatican.

[3] Texte intégral sur le site debriefing.org.

[4] Sous l’égide du Conseil Pontifical Justice et Paix, alors présidé par le prélat.

[5] Déclaration intitulée «L’Église universelle solidaire de l’Église en Terre sainte», Bethléem-Jérusalem, 12-15 janvier 2004. Texte original anglais dans «The Universal Church in Solidarity with the Church of the Holy Land».Signataires : Brendan O’Brien, archevêque de St John’s Newfoundland et Président de la Conférence des évêques canadiens ; Wilton D. Gregory, évêque de Belleville et Président de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis ; Patrick Kelly, archevêque de Liverpool, Vice-Président de la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du Pays de Galles, et délégué du Conseil des Conférences des évêques européens ; Bernard-Nicolas Aubertin, évêque de Chartres, Conférence des évêques français ; Lucien Daloz, archevêque émérite de Besançon, Conférence des évêques français ; Reinhard Marx, évêque de Trier, Conférence des évêques d’Allemagne ; Joan Enric Vives, évêque d’Urgell et co-Prince d’Andorra, Conférence des évêques d’Espagne ; William Kenney, évêque auxiliaire de Stockholm, Conférence des évêques de Scandinavie et Commission des Conférences des évêques de la Communauté européenne (COMECE) ; Pierre Bürcher, évêque auxiliaire de Lausanne, Genève et Fribourg, Conférence des évêques suisses ; Gregorio Rosa Chavez, Président de Caritas Amérique latine ; Mgr Piergiuseppe Vachelli, Sous-secrétaire de la Conférence des évêques d’Italie.

[6] Texte anglais sur le site du Vatican.

[7] Concept anglo-saxon (Moral equivalency) consistant à mettre sur le même pied agresseur et agressé et à imputer arbitrairement à chaque belligérant une culpabilité, une mauvaise foi, voire une intransigeance identiques.

[8] Texte original italien sur le site du Vatican, Points 1 et 2 ; les italiques sont dans le texte original.