Cela fait bien longtemps que je suis convaincu de l’impérieuse nécessité d’une intervention internationale en Syrie.

Le mot « intervention » a malheureusement été associé à la désastreuse invasion américaine de l’Irak en 2003, qui est directement responsable de l’épouvante actuelle.

Mais il y a un gouffre entre une expédition coloniale comme celle de Bush et des néo-conservateurs, à laquelle je me suis farouchement opposé, et une intervention raisonnée et coordonnée au nom de la sécurité collective.

J’ai aussi développé au fil des mois, y compris sur ce blog en avril dernier les trois convictions suivantes :

1. Plus le moment de cette intervention internationale en Syrie sera repoussé, plus ses justifications seront fragiles, ses objectifs obscurcis et sa conduite compliquée.

2. Une intervention envisagée au nom de la prévention des crimes contre l’humanité perpétrés par le régime Assad en Syrie cédera bientôt la place à une intervention pour éviter à la région et au monde une catastrophe du type 11-Septembre.

3. L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL, ISIS en anglais, Da’ech en arabe) est devenu la principale menace à la sécurité du Moyen-Orient et appellera une réponse internationale à la mesure de ce défi.

Je suis sincèrement désolé d’avoir eu raison sur ces trois points. J’aurais préféré me tromper de bout en bout plutôt que de voir le monstre jihadiste prospérer à l’ombre des dictateurs alliés Assad et Maliki, avant d’envoyer un Mehdi Nemmouche en éclaireur jusqu’en France et en Belgique, avec le résultat sanglant que l’on sait.

Car le cauchemar ne fait que commencer si une mobilisation internationale n’est pas entamée pour endiguer cette menace.

Tous les yeux sont aujourd’hui fixés sur Bagdad, avec la perspective, il est vrai terrifiante, d’une déferlante jihadiste sur la capitale irakienne. Avant d’ajouter une nouvelle catastrophe à toutes celles qui ont déjà été perpétrées, il faut d’urgence admettre une réalité fort désagréable : plus aucune force étrangère ne peut agir en Irak, car Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l’EIIL, a réussi à y prendre la communauté sunnite en otage, largement aidé en cela par le fanatisme confessionnel du Premier ministre chiite, Nouri al-Maliki.

Aujourd’hui, la prophétie auto-réalisatrice du conflit sunnito-chiite s’est imposée dans toute sa brutalité. Rappelons qu’il a fallu trois ans d’occupation américaine pour que la guerre civile de 2006-2007 éclate entre Chiites et Sunnites d’Irak. Et qu’il aura fallu des années de sectarisme de Maliki pour en arriver à la confrontation actuelle.

Que l’affrontement sunnito-chiite n’ait rien d’une fatalité n’enlève rien au fait qu’il est désormais la ligne de fracture (dé)structurante en Irak.

Aucune intervention extérieure ne peut donc être efficace en Irak, car, outre le fait qu’elle réveillera les pires spectres de l’ère Bush, elle ne pourra être perçue que comme un engagement au profit des uns (chiites) et aux dépens des autres (sunnites).

Le seul espoir d’un Irak uni réside dans un départ de Maliki du pouvoir et dans la formation d’un gouvernement multi-confessionnel où un des trois portefeuilles régaliens (Intérieur, Défense ou Pétrole) sera effectivement (et non formellement) confié à une personnalité sunnite crédible.

En revanche, il convient d’agir sans tarder sur le terrain en Syrie même, car c’est là, et seulement là, qu’une force largement sunnite a pu s’opposer à l’EIIL et refouler ses commandos : il s’agit de la coalition révolutionnaire qui a déclenché en janvier dernier sa « deuxième révolution » contre Al-Qaida et est parvenue à expulser les jihadistes hors des zones « libérées » des provinces d’Alep et d’Idlib (les révolutionnaires locaux appellent d’ailleurs cela leur « seconde libération », après celle contre les forces d’Assad).

Alors que l’armée de Maliki s’est effondrée face à l’EIIL et que l’armée d’Assad le ménage ostensiblement (tout en concentrant ses bombardements contre les zones « libérées »), la guérilla syrienne, tant décriée par les « experts » militaires, a non seulement tenu bon, mais a remporté des succès contre l’EIIL qui devraient être enfin médités.

Le masque des dictateurs-remparts-contre-Al-Qaida est tombé.

Si nous voulons qu’Assad et Maliki demeurent au pouvoir, alors nous aurons les dictateurs ET les jihadistes. Et nous devons nous préparer à en payer le prix fort.