«Il est vrai qu’on ne peut réagir violemment, mais si le Dr Gasbarri [collaborateur du pape présent à ses côtés] émet une injure contre ma mère, il peut s’attendre à prendre un coup de poing !
Mais c’est normal. On ne peut pas provoquer. On ne peut insulter la foi des autres. On ne peut tourner la foi en dérision.»

Pour comprendre (sans l’approuver) l’esprit qui inspirait ces propos calamiteux émis par le pape François dans l’avion qui l’emmenait à Manille, le 14 janvier 2015, il faut avoir en mémoire l’expérience amère qu’avait faite son prédécesseur Benoît XVI, de la colère islamiste, il y a un peu plus de huit ans.

Dans un discours prononcé le 12 septembre 2006 sur le rapport entre la raison et la foi, à l’université de Ratisbonne (Allemagne) où il avait été professeur, Benoît XVI formulait une condamnation claire et motivée de la violence exercée au nom de la religion.

Il citait et discutait un argument de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue, tiré d’un dialogue qu’il avait avec un érudit persan en 1391 à propos du Djihad, Benoît XVI utilisait l’argument de Manuel II pour décrire une distinction entre le point de vue chrétien, tel que l’exprime l’empereur chrétien, selon laquelle « ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu » et du point de vue de l’islam, mais aussi sur des commentaires du P. Théodore Khoury [1], qui expliquait que, selon l’islam, Dieu transcende les concepts tels que la rationalité [2].

Plusieurs passages de ce discours doctoral déchaînèrent la colère des musulmans fondamentalistes, et entre autres, celui-ci :

«  Dans le septième entretien […] l’empereur aborde le thème du djihad, de la guerre sainte. Assurément l’empereur savait que dans la sourate 2, 256 on peut lire : « Nulle contrainte en religion ! ». C’est l’une des sourates de la période initiale, disent les spécialistes, lorsque Mahomet lui-même n’avait encore aucun pouvoir et était menacé.

Mais naturellement l’empereur connaissait aussi les dispositions, développées par la suite et fixées dans le Coran, à propos de la guerre sainte. Sans s’arrêter sur les détails, tels que la différence de traitement entre ceux qui possèdent le « Livre » [Juifs et Chrétiens] et les « incrédules », l’empereur, avec une rudesse assez surprenante qui nous étonne, s’adresse à son interlocuteur simplement avec la question centrale sur la relation entre religion et violence en général, en disant :

« Montre-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau, et tu y trouveras seulement des choses mauvaises et inhumaines, comme son mandat de diffuser par l’épée la foi qu’il prêchait ». […]

Je passe sous silence les propos les plus violents et les appels au meurtre qui s’exprimèrent alors dans la majorité des médias musulmans, pour me limiter à cette déclaration de Youssef al-Qaradâwî, théologien égyptien qui fait autorité en islam [3]

« […] Nous appelons le Pape, le pontife, à s’excuser auprès de la nation islamique, car il a insulté notre religion et son prophète, sa foi et sa loi, sans aucune justification ».

Cette épreuve de force atteignit son but, si l’on en juge par la palinodie papale et par les explications fiévreuses qui suivirent, au plus haut niveau de l’Église. Et depuis, il est clair que tant le Vatican que l’ensemble de la hiérarchie catholique évitent soigneusement tout ce qui pourrait irriter ou blesser les musulmans.

Ces faits sont relativement lointains, mais il ne fait guère de doute qu’ils sont à l’arrière-plan des propos confus et regrettables du Pape François.

Dans un premier temps, leur teneur a tellement sidéré les médias télévisuels français qu’après les avoir diffusés en direct au cours de leurs journaux télévisés, les chaînes les ont tout bonnement « excisés » de leurs archives sonores, dans un mouvement d’autocensure sans précédent, à ma connaissance, en cette matière.

Après deux jours de flottement et sans doute suite à la mise en ligne extensive du passage litigieux des propos du pape François par la chaîne télévisuelle catholique KTO, la parole s’est libérée dans les médias, particulièrement autour du « coup de poing du pape ».

Mais ce qui a particulièrement choqué une partie de l’opinion, c’est la comparaison,  incongrue dans ce contexte, avec une insulte fictive envers la mère du pape, qui « justifierait » le coup de poing papal, fictif lui aussi. D’où certaines réactions sévères, telle celle qu’exprimait à l’antenne le journaliste Renaud Bernard, de France 2 :

« Les proches, les amis, les familles des 12 tués de Charlie Hebdo apprécieront la comparaison. »

Car tel est bien le problème. On est stupéfait de l’absence d’empathie du pape, dans ses propos aériens, pour les victimes de ces assassinats barbares. Il est resté au plan des principes, et c’est attristant, décevant, inquiétant même.

Et que dire du silence papal assourdissant sur le massacre de quatre juifs dans un magasin dont l’enseigne crie la judéité – « Supercasher » ? Eux, il n’avaient pas injurié sa mère ni provoqué les musulmans…

Je ne m’étendrai pas davantage sur cet incident regrettable, si ce n’est pour exprimer ma tristesse de découvrir, avec beaucoup d’autres sans doute, la compréhension inquiétante du pape pour la rétorsion violente en matière de religion, dont la métaphore à laquelle il recourt pour la réputer «normale» cache mal l’inconvenance, voire l’inhumanité, pour ne rien dire de la contradiction implicite qu’elle constitue du commandement de Jésus:

Eh bien, moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant: au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre… (Mt 5, 39).

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[1] Théodore Khoury, est un spécialiste catholique du dialogue islamo-chrétien.

[2] On voudra bien me pardonner de reprendre la phraséologie, un peu lourde et alambiquée, de l’article de Wikipédia, intitulé « Discours de Ratisbonne ».

[3] Théologien, islamologue et universitaire qatari d’origine égyptienne, fondateur et doyen de la première université des études et sciences islamiques à Qatar en 1977, Il est président de l’Union Internationale des Savants Musulmans, membre du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa.