Sur les talons de l’ « Opération Serval » toujours en vigueur au Mali, l’opération Française se déroulant actuellement au Centrafrique engendre nombre de questions quant aux objectifs du Président François Hollande dans ses campagnes Africaines.

En 2013, les combattants rebelles musulmans de l’ex-Séléka en RCA, assistés de mercenaires soudanais et tchadiens, ont mené une campagne de tueries, viols et pillages contre la population à 80 % Chrétienne du pays.

Face au désarroi du gouvernement, les Chrétiens se sont organisés en milices défensives « anti-balaka » (« anti-machettes ») et organisé opérations de représailles. Progressant en spirale, les violences inter-religieuses des derniers mois ont provoqué le déplacement d’un million de personnes et plus de deux milles morts.

L’opération militaire française « Sangaris », soutenue par MISCA, la Mission internationale de soutien au Centrafrique sous conduite africaine, est engagée dans une gestion de crise ayant pour but la stabilisation du pays et la protection de sa population civile.

L’action française englobe le désarmement des différentes milices, la sécurisation de l’infrastructure nécessaire à la distribution de l’aide humanitaire et le rétablissement de l’ordre public.

Compte tenu du contexte dramatique de son implémentation, l’« Opération Sangaris » est, en effet, « admirable » – pour reprendre les termes de l’éditorial du Quotiden britannique « The Times » du 27 novembre 2013.

Cependant, les ramifications des événements au Centrafrique s’étendent bien au-delà de ses frontières.

En effet, la plongée du pays dans le chaos serait comparable à une éruption volcanique dans cette région combustible, affectant ainsi l’avenir d’une bande de nations qui s’étend du port camerounais de Douala sur l’Océan Atlantique jusqu’à Djibouti sur le détroit de Bab-el-Mandeb.

Tout d’abord, un vide de pouvoir au Centrafrique laisserait la voie libre au Tchad pour s’usurper le Nord du pays, riche en pétrole et diamants. L’instabilité se développerait également à ses zones frontalières avec le Soudan et le Congo-Kinshasa.

Une menace supplémentaire surgirait sous la forme d’attaques dirigées contre le Cameroun par le groupe militant nigérian djihadiste, Boko Haram, avec Al-Qaïda, AQMI et Al- Shabaab susceptibles de se joindre à l’assaut.

En outre, le tumulte serait propice aux groupes extrémistes désireux de s’impliquer dans la production et la vente illégales de diamants, de métaux précieux et d’uranium, avec toutes les suites imaginables pour la sécurité régionale et mondiale.

L’ « Opération Sangaris » tient son nom du papillon « Cymothoe sangaris » originaire de la région, en référence à sa précarité.

Cependant, les problèmes chroniques de la RCA ne seront pas résolus en imposant temporairement de l’ordre pour permettre ensuite au cycle de la violence de reprendre, lors du retrait des forces militaires internationales.

Car c’est le problème des États en déliquescence qui est au cœur des problèmes de la RCA et de la région toute entière ; et plus précisément ces pays gouvernés par des régimes dictatoriaux méprisant systématiquement les droits de l’homme et pillant les richesses de leur pays, sous le regard aveugle et intéressé de certaines sociétés occidentales.

Le manque tragique de développement économique dans une région si riche en ressources naturelles est l’une des conséquences majeures de cette corruption.

À quelques exceptions près et malgré des progrès économiques limités (tout au moins suivant les rapports statistiques), l’Afrique est le seul continent à avoir été délaissé par la vague de croissance socio-économique qui a profité à une grande partie du Tiers-Monde à la fin du 20ème siècle.

Carte du Corridor (Crédit JV 2014)Au cours de la dernière décennie, la Chine, la Russie et le monde arabe ont identifié l’énorme potentiel économique de ce continent scandaleusement sous-développé et ont apporté des capitaux d’investissement très conséquents dans certains pays.

Les États-Unis et l’Europe ont mis plus de temps à rallier le mouvement. En 2013, Le Président Hollande a évoqué les effets stimulants essentiels que représentaient pour la France la croissance économique du continent africain, son dynamisme et sa vitalité.

Historiquement liés à l’Afrique et sous l’égide des traités de Londres (2010) en matière de coopération sécuritaire, la France et le Royaume-Uni sont confrontés aujourd’hui à un moment de vérité.

Il leur devient de plus en plus difficile d’ignorer leur devoir d’assistance aux peuples de la région aspirant à un processus de démocratisation durable qui devrait mettre fin au cycle incessant des coups d’Etat militaires et des guerres civiles.

Immanquablement, les chefs d’État occidentaux de passage en Afrique évoquent les concepts de démocratie, de responsabilité politique, de transparence et de développement.

Mais contrairement à la plupart des pays semant aujourd’hui les graines de leurs intérêts économiques futurs en Afrique, ce sont les démocraties libérales – et en particulier la France et le Royaume-Uni – qui possèdent simultanément la motivation idéologique et les outils pouvant mener à des pratiques plus responsables.

Leurs dirigeants ont les pouvoir législatif et exécutif pour privilégier l’éthique des affaires, la responsabilité sociale des entreprises et le développement durable dans les entreprises commerciales de leurs ressortissants à l’étranger.

Prenant à la lettre les beaux discours de leurs dirigeants politiques, les grandes entreprises elles-mêmes devraient adopter les « bonnes pratiques éthiques » dans leurs relations d’affaires en Afrique, et transformer ainsi leur signature sur des contrats commerciaux en une main amicale tendue vers les communautés locales, vers les peuples d’Afrique, vers sa jeunesse. Comme ils le feraient chez eux.

Pour assister l’Afrique à balayer son malaise socio- économique chronique, la France devrait considérer son intervention actuelle dans une vision plus étendue.

Ceci nécessiterait de transformer l’ « Opération Sangaris » en noyau d’une initiative plus compréhensive visant à apporter sécurité, croissance économique de libre marché et État de droit démocratique à un corridor « Douala – Djibouti » de pays phares.

Un tel corridor remplirait trois fonctions :

– premièrement, il permettrait de créer la stabilité préalable à l’amélioration de la qualité de vie de ses peuples

– deuxièmement, il bénéficierait trois de ses principaux pays limitrophes – le Nigéria, l’Ouganda et le Kenya – toujours aux prises avec leurs propres transitions vers un statut démocratique complet

– troisièmement, il servirait de repère, de lueur d’espoir pour les citoyens des régimes autoritaires localisés à l’extérieur du corridor, les guidant dans leur voyage vers un avenir plus lumineux, plus libre et plus prospère.

De Douala à Djibouti sur un axe ouest-est, traversant le Centrafrique, le Soudan du Sud et l’Éthiopie, l’avenir de cette bande d’états déterminera dans une large mesure l’avenir de plus d’un milliard d’Africains, de la Méditerranée au Cap.

La capitale du Centrafrique, Bangui, est le point de pivot, la clé de la « nouvelle frontière » du 21ème siècle.

L’opération Française « Sangaris » de la France peut apparaitre, à premier abord, comme une autre mission de lutte contre un incendie, plus que comme le début d’une renaissance pour l’Afrique centrale.

Mais avec un peu de clairvoyance, elle pourrait conduire à la création d’un «corridor Douala – Djibouti» de démocraties libérales, une ceinture de liberté et d’espoir pour ses hommes, ses femmes et enfants.

Comme Antoine de Saint-Exupéry l’a révélé dans le « Le Petit Prince » : Le travail est nécessaire avant que nous puissions profiter des gloires de la vie : «Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons… ».

La version première de cette analyse a été publiée en Anglais dans le « FrontPage Mag » du 6 février 2014, à http://www.frontpagemag.com/2014/jerome-vitenberg/the-douala-djibouti-corridor/