Le Coran ne connaît pas notre conflit
C’est une question simple en apparence, et difficile dès qu’on l’ouvre. Le Coran parle longuement des enfants d’Israël : Moïse, l’Exode, l’Alliance, les prophètes. Il parle des Juifs, des gens du Livre, de la Torah, des débats et des ruptures.
Certains versets reconnaissent, d’autres critiquent, d’autres distinguent. Les résumer en une formule unique serait trahir le texte. Tout commence par les mots. Le Coran n’emploie pas un seul terme, mais plusieurs, et ils ne sont pas interchangeables. Banu Isra’il, les enfants d’Israël, désigne d’abord une lignée et une histoire prophétique. Al-Yahud et alladhina hadu renvoient davantage à une identité religieuse, à des contemporains du message coranique. Ahl al-kitab, les gens du Livre, englobe Juifs et chrétiens comme communautés dépositaires d’une Écriture. Confondre ces catégories, c’est déjà fausser la lecture.
L’historien Holger Zellentin soutient que banū Isrā’īl ne désigne pas toujours les seuls Juifs : le terme peut aussi renvoyer aux ancêtres communs des Juifs et des chrétiens, ou à leurs contemporains. Autrement dit, traduire mécaniquement Banu Isra’il par « les Juifs » est une erreur.
Vient ensuite la question la plus sensible : les passages critiques. Oui, le Coran contient des critiques. Les prendre au sérieux, sans les minimiser, est une exigence scientifique.
Chaque passage doit être examiné pour lui-même. Qui parle, à qui, dans quel contexte, avec quelle syntaxe, et avec quels parallèles dans le reste du Coran ?
Prenons deux exemples souvent cités dans les débats publics. Le verset 5:82 compare des attitudes et motive son propos par des comportements – présence de prêtres et de moines, absence d’orgueil -, avec des contrepoints dans les versets voisins qui interdisent d’en faire une loi générale sur tous les Juifs ou tous les chrétiens.
Les versets qui suivent immédiatement décrivent la réaction de certains de ces chrétiens lorsqu’ils entendent le message coranique, voyant leurs yeux déborder de larmes devant la reconnaissance de la vérité et prononçant leur adhésion à la foi.
Le verset 9:30 attribue une parole à un groupe désigné, en parallèle avec les chrétiens, et plusieurs commentateurs classiques la rapportent à un groupe précis. Dans les deux cas, la portée retenue est bornée et contextuelle. Cela ne règle pas la question historique – qui exactement, et avec quelles preuves ? -, qui reste ouverte et distincte de la portée textuelle. Confondre les deux niveaux, c’est précisément ce qui produit les généralisations abusives.
La réception moderne montre à quel point un verset peut vivre plusieurs vies : coexistence, débats théologiques, polémiques, lutte contre l’antisémitisme.
On y retrouve 4 mécanismes récurrents. La troncation, qui coupe un verset de son contexte ; l’extension, qui élargit un groupe désigné à tout un peuple ; l’essentialisation, qui transforme un acte en nature et l’anachronisme, qui projette des catégories modernes sur des catégories anciennes. Aucun de ces usages ne prouve, à lui seul, le sens historique du texte.
Les commentateurs classiques des Hadiths, loin de former un bloc, lisent ces textes différemment : al-Ṭabari collecte et rapporte, al-Zamakhshari scrute la langue, al-Razzi discute en théologien, al-Qurṭubi délimite le droit, Ibn Kathir filtre les traditions. Leurs divergences s’expliquent par leurs méthodes, avant tout contexte politique.
Ce n’est pas une pirouette pour éviter le problème.
Reconnaître que le Coran critique, c’est prendre le sacré au sérieux.
le lecteur honnête ne peut pas faire comme si les reproches n’existaient pas, ni comme si les versets de reconnaissance, de dialogue et de distinction n’existaient pas non plus.
Le Coran parle des enfants d’Israil comme d’un peuple élu pour une mission, puis rappelé à ses responsabilités ; il parle des Juifs de son temps comme d’interlocuteurs, parfois alliés dans le débat, parfois adversaires dans le conflit ; il parle des gens du Livre comme de communautés dépositaires d’une Écriture qu’il faut respecter sans nécessairement partager leurs doctrines. Réduire cette polyphonie à un slogan, c’est choisir l’ignorance.
Projeter sur un texte du 7e siècle les catégories du 21e , sionisme, antisionisme, État d’Israël, conflit israélo-palestinien, c’est comme lire une carte ancienne avec les frontières d’aujourd’hui : on ne comprend ni la carte, ni le territoire.
On peut, et on doit, débattre du conflit contemporain, du droit international, de la justice et de la sécurité. Mais on ne peut pas faire du Coran l’arbitre d’un conflit qu’il ne connaît pas, ni en faire la caution d’une politique, ni en faire l’alibi d’un déni. Quand un verset est cité hors contexte dans une manifestation, dans un prêche ou sur un réseau social, il ne reste pas une citation : il devient une permission. Une permission de haïr, de mépriser, de compliquer.
Cela vaut pour les musulmans, à qui la fidélité au Coran se mesure aussi au refus d’en faire un instrument politique. Cela vaut aussi pour les non-musulmans : critiquer le Coran est légitime, le caricaturer ne l’est pas. Il faut aussi cesser de demander au Coran de répondre à des questions qu’il ne se pose pas.
Veut-on savoir comment vivre ensemble aujourd’hui ? Il faut alors sortir du seul registre scripturaire et entrer dans le droit, la politique, l’éthique et l’expérience partagée. Le Coran peut éclairer une conscience, il ne dispense pas de penser.
Les textes anciens continueront d’être disputés, et c’est normal. c’est le signe qu’ils vivent. Mais il y a une différence entre disputer un texte et le déformer.

