« Tout homme naît et se forme pour une grande heure de sa vie. Sa plus belle heure a été la plus belle de l’Angleterre. Dans le granit des âges et l’amour des générations, il apparaîtra prophète d’Angleterre, prophète de la plus belle heure d’Angleterre, Churchill d’Angleterre. » Albert Cohen

Un ancien dirigeant politique israélien était invité sur les ondes de Galei Tsahal pour commenter le film de Joe Wright sur Winston Churchill. On comprenait en l’écoutant qu’il s’identifiait au héros de la Deuxième Guerre mondiale, sur les épaules duquel a reposé le sort du monde pendant les jours fatidiques de 1940, ces “heures sombres” durant lesquelles s’est joué l’avenir de notre humanité.

Même si la comparaison n’était pas, dans son cas, justifiée, son propos était intéressant et révélateur. Car, si le film “Darkest hours” a été salué par la critique israélienne, ce n’est pas seulement pour ses qualités cinématographiques – et notamment pour les prouesses de son acteur principal, Gary Oldman – mais également en raison de son message politique.

Le film de Joe Wright n’est pourtant pas exempt de défauts. L’image qu’il donne du dirigeant du monde libre pèche ainsi parfois par une insistance excessive sur les défauts de l’homme privé : irascible, incapable de se contenir, aimant la boisson…

On a parfois l’impression que Wright a voulu rabaisser quelque peu la stature de son personnage, comme s’il avait eu peur qu’on l’accuse de lui dresser une nouvelle statue. Mais en réalité, cela aussi participe de la vérité de celui que le réalisateur a voulu dépeindre comme un homme, et pas seulement comme le héros des livres d’histoire que chacun connaît et admire.

Nous avons en effet naturellement tendance à croire que le destin de Churchill était tracé d’avance, du palais de Blenheim où il est né en 1874, jusqu’au palais de Westminster et au 10 Downing Street… Cette illusion rétrospective propre à celui qui contemple l’histoire, nous fait oublier qu’aucun homme n’est d’emblée lui-même ; le drame de la vie est précisément, comme le dit lumineusement Ortega Y Gasset, cette “lutte frénétique avec les choses pour obtenir d’être effectivement celui que nous sommes en projet” (1).

Si Churchill a réussi à devenir Churchill, ce fut au prix de cette “lutte frénétique”, qui l’opposa non seulement à l’opinion publique – au début hostile à la guerre, comme celle des Etats-Unis – et à la classe politique, où il faisait figure d’outsider et d’excentrique, jusque dans les rangs de son propre parti – mais aussi au War Cabinet qui était, comme le montre bien le film de Wright, très largement acquis aux thèses pacifistes de Lord Halifax.

Or c’est sur ce sujet précisément – celui des illusions mortelles du pacifisme – que réside sans doute l’intérêt le plus brûlant du film. Entre Neville Chamberlain, qui promettait à ses compatriotes “la paix pour notre temps”, et Churchill qui ne leur offrait que “du sang et des larmes”, l’histoire a donné raison au second, et cette leçon est aussi valable aujourd’hui qu’hier.

“Peace in our time” : Quelles leçons pour Israël ?

Le testament politique de Winston Churchill peut se résumer ainsi : on ne négocie pas avec un régime voué à votre destruction, ou pour reprendre son langage imagé : “On ne peut pas négocier avec un tigre, lorsqu’on a la tête enfoncée entre ses mâchoires”. Cela valait pour l’Angleterre face à l’Allemagne nazie en 1940, et cela vaut tout autant pour Israël aujourd’hui face à l’Iran des ayatollahs, au Hamas ou à l’Autorité palestinienne.

Comme l’écrivait un homme politique israélien en septembre 1993 – à la veille de la signature des accords d’Oslo – dans les colonnes du New York Times, “Neville Chamberlain avait cru acheter la ‘paix pour notre temps’ en cédant la Tchécoslovaquie à Hitler, dans un accord fondé sur la “paix contre les territoires”.

Le gouvernement d’Itshak Rabin et de Shimon Pérès a lui aussi cru acheter la paix en édifiant un état-OLP au coeur d’Israël, “menaçant les villes d’Israël”. Les accords d’Oslo, “au lieu de donner une chance à la paix, sont une garantie de tension accrue, de terrorisme à venir et, en fin de compte, de guerre”.

Le dirigeant qui écrivait ces lignes prémonitoires en 1993 s’appelle Binyamin Nétanyahou (2). L’avenir lui a donné entièrement raison, ce qui ne l’a pas empêché de manquer succomber lui aussi, à un moment de son parcours politique, aux sirènes de la “paix pour notre temps” (lors des accords de Hébron en janvier 1997). Mais le Nétanyahou de 2018 n’est pas celui de 1997.

Il a gagné en maturité, en lucidité et aussi en profondeur de vue. Celui que les médias s’obstinent avec malice à décrire comme un Premier ministre avide de pouvoir et corrompu est en réalité un dirigeant obsédé par le bien de son pays et par les dangers qui le menacent.

La constance avec laquelle Binyamin Nétanyahou dénonce le péril iranien depuis des années n’a d’égal que celle avec laquelle Churchill dénonçait Hitler en 1940, à une époque où nul ne connaissait encore les horreurs de la Shoah. Les temps ont certes changé à bien des égards, mais le danger du totalitarisme demeure tout aussi actuel.

Israël a depuis trop longtemps suivi la politique des concessions à ses ennemis et de la “paix en notre temps” initiée à Olso et avant.

Mais les illusions mortelles du pacifisme se sont dissipées dans le fracas des attentats et des espoirs de paix trompeurs. Israël n’a pas besoin aujourd’hui de promesses fallacieuses à la Chamberlain, mais de dirigeants courageux et lucides : en un mot, d’un “Churchill d’Israël”.

* Churchill d’Angleterre, Lieu commun 1985.

(1) José Ortega y Gasset, Le Spectateur, Rvages Poche 1992.

(2) http://www.nytimes.com/1993/09/05/opinion/peace-in-our-time.html