L’organisation Al-Qaida a été fondée secrètement en août 1988 par Oussama Ben Laden au Pakistan.

Elle a ensuite été dirigée par son fondateur depuis ses différents pays d’exil, le Soudan de 1991 à 1996, l’Afghanistan de 1996 à 2001, puis le Pakistan jusqu’à sa mort en mai 2011.

Les analystes anglo-saxons ont, après les attentats du 11-Septembre, désigné sous le terme « Al-Qaida Central » la direction suprême de l’organisation, autour de Ben Laden et de son adjoint égyptien, Ayman al-Zawahiri.

Cette focalisation sur « Al-Qaida Central » a été intensifiée par les péripéties de la traque américaine de Ben Laden, qui a alimenté de nombreux best-sellers et blockbusters à l’échelle mondiale.

Il est donc logique que, une fois « l’ennemi public numéro un » des Etats-Unis éliminé, une même fixation s’opère sur la personne de son successeur, Zawahiri, son adjoint durant deux décennies. Il était pourtant clair que le nouvel « émir » d’Al-Qaida n’avait ni l’autorité, ni la légitimité du « cheikh Oussama » sur la diaspora djihadiste.

Al-Qaida au Maghreb Islamique (AQMI) n’a jamais prêté à Zawahiri l’allégeance qu’elle avait accordée à Ben Laden. Ce même déni d’allégeance a été opposé par la branche irakienne d’Al-Qaida, qui a choisi en 2006 de s’appeler « Etat islamique en Irak ». Cet « Etat » est dirigé depuis 2010 par Abou Bakr al-Baghdadi, un pseudonyme amalgamant le nom du premier calife de l’Islam (Abou Bakr, 622-624) et l’adjectif d’origine de Bagdad (al-Baghdadi).

La branche irakienne d’Al-Qaida a donc pris en 2011 son indépendance de fait à l’égard de Zawahiri. Elle a tiré bénéfice de la politique de plus en plus sectaire du Premier ministre Nouri al-Maliki, qui a rejeté dans l’opposition ouverte en Irak une part croissante de la communauté sunnite.

Baghdadi a également joué sur l’escalade de la répression en Syrie pour y soutenir le front Nosra (Soutien), une organisation djihadiste fondée par Abou Mohammed al-Joulani (« du Golan »).

Au printemps 2013, Baghdadi a profité des avancées des forces opposées à Bashar el-Assad pour s’installer dans la vallée de l’Euphrate. Il a alors proclamé « l’Etat islamique en Irak et au Levant » (en arabe, Sham), affichant son ambition expansionniste envers le front Nosra.

Mais cette OPA hostile a été violemment rejetée par Joulani, provoquant non pas une fusion, mais une scission entre Nosra et « l’Etat islamique », connu sous les acronymes EIIL en français, et ISIS en anglais.

Joulani en a appelé à Zawahiri pour contraindre Baghdadi à se retirer de Syrie vers l’Irak. Zawahiri a, à plusieurs reprises, ordonné à l’EILL de se limiter à l’Irak, mais Baghdadi a traité ces injonctions avec un absolu mépris.

La tension n’a cessé de monter durant la deuxième moitié de 2013 entre l’EILL et Nosra, tandis que le régime Assad ménageait à l’évidence les partisans de Baghdadi pour diviser le camp de ses adversaires.

En janvier 2014, la guérilla anti-Assad a, malgré ses faiblesses en approvisionnement et en munitions, lancé sa « seconde révolution », cette fois contre Al-Qaida.

Nosra s’est joint sans réserve à cette offensive qui, en dépit de très lourdes pertes, a obligé l’EILL à évacuer les gouvernorats d’Idlib et d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. Baghdadi a replié son état-major dans les environs de Raqqa, capitale de fait de son « Etat islamique ».

En février 2014, Abou Khaled al-Souri, l’émissaire de Zawahiri en Syrie, est tué dans un attentat-suicide attribué à l’EILL. Baghdadi n’a en effet plus aucune raison de ménager le successeur de Ben Laden, dont il aspire à supplanter l’autorité. Les djihadistes du Sinaï lui ont d’ores et déjà prêté allégeance, aux dépens de leur compatriote Zawahiri.

Ce basculement du centre de gravité d’Al-Qaida depuis le Pakistan vers le Moyen Orient a des retombées considérables pour la sécurité de la région, sur lesquelles je me permettrai de revenir prochainement.