Comme le savent mes lecteurs avertis, le judaïsme qui a prévu des bénédictions à prononcer pour toutes les circonstances de la vie, en possède une lorsque l’on a échappé à un grave danger. C’est la bénédiction birkath hagomel qui dit ceci : « Sois loué, Éternel notre Dieu, Roi de l’univers, qui fais grâce à ceux qui en sont indignes et qui m’as comblé de Tes bienfaits ». A quoi l’assistance répond : « Que Celui qui t’a comblé de Ses bienfaits te conserve Ses bonnes grâces ».

Cette bénédiction est prononcée par l’intéressé devant le rouleau de la Torah le shabbat matin suivant l’accident ou la maladie grave dont il a réchappé. Bien sûr, dès la fin de l’office, tout le monde se précipite vers celui qui vient de dire cette prière pour s’enquérir de ce qui lui est arrivé. Je vous passe toutes les blagues que l’on peut raconter à ce sujet, l’ampleur du « miracle » étant diversement appréciée par son bénéficiaire. – Mais, comme pour toutes les bonnes choses, il ne faut pas en abuser !

Malgré tous les sondages rassurants des jours précédents, j’avoue avoir éprouvé dans mon cœur cette reconnaissance à l’Éternel le 7 mai à 20h lors de la proclamation des résultats du second tour de l’élection présidentielle.

Le pire avait donc été évité, à savoir le basculement de la France vers une inquiétante extrême-droite qui n’est pas le reflet de l’âme française, même si elle affiche un patriotisme de bon aloi. Et à ceux qui, après coup, se sont moqués de nos peurs, je dirai que s’il est vrai que « le pire n’est pas toujours sûr » (sous-titre de la pièce de Paul Claudel « Le soulier de satin »), il peut quand même se produire.

Beaucoup d’analystes se sont livrés à de redoutables projections au cas où le Front National l’aurait emporté. Je préfère ne pas y penser.

Ç’eût été la fin de l’Europe si péniblement construite depuis la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950 (exactement cinq ans après l’armistice de 1945) jusqu’à l’Europe des 28 le 1er juillet 2013.

Ç’eût été une politique régressive par rapport à la tradition d’accueil de la France. Ç’eût été l’annulation de nombre d’acquis sociétaux obtenus au cours des dernières décennies, voire le retour à la peine de mort.

Parmi les expressions fréquemment employées pour décrire un danger provisoirement écarté, il y a celle qui consiste à dire que « le souffle du boulet n’est pas passé loin ». J’en ai vérifié l’origine militaire et j’ai constaté que le boulet de canon, même s’il ne touche pas directement ses victimes, provoque par son souffle (on dit aussi son vent) des traumatismes partiels, temporaires ou définitifs.

Il y a toute une branche de la médecine militaire dédiée à cette traumatologie qui ne blesse ni ne tue, mais laisse des traces durables. J’ai lu avec passion l’article de Claude Askolovitch paru sur le site Slate.fr du 8 mai dernier, au lendemain des résultats de l’élection présidentielle.

En résumé, s’il se réjouit sans réserve de la victoire d’Emmanuel Macron, le titre de son article est pourtant : « On peut se raconter plein d’histoires rassurantes : la réalité ne l’est pas ». Il s’inquiète à juste titre de ces dix millions de bons Français qui ont apporté leurs voix au FN. Je le cite : « C’est une masse, dix millions de bulletins de vote, quand ils se donnent à un nationalisme hostile, ayant promis de saboter l’Europe au dehors et d’empoisonner l’existence de minorités religieuses au dedans, s’appuyant sur la propagande d’un Etat autoritaire, la Russie, et de maniaques de la désinformation, l’Alt-right américaine. Et dont la candidate s’est montrée incapable d’étayer ses fantasmagories économiques. Et obtient pourtant plus de dix millions de voix. » – En face de ces dix millions de concitoyens dont le nouveau pouvoir politique devra essayer de comprendre le vote et l’empêcher à l’avenir, il y a les sept millions d’ « insoumis » regroupés autour de JL Mélenchon.

Je cite à nouveau Askolovitch : « Par sa langue, Mélenchon libère et enrégimente à la fois. Il réinvente les solennités républicaines, mais leur donne son parti comme unique débouché possible. Il évoque en vibrant l’urgence de la justice. « Puisse le sens du destin de notre patrie vous habiter monsieur le président. Et la pensée des démunis, sans droits, sans toit, sans emploi, vous obséder. Puisse la France y trouver son compte. » Puis lance des appels au peuple comme si lui seul pouvait l’interpréter. «J’appelle les 7 millions de personnes qui se sont regroupées autour du programme dont j’ai été le candidat à se mobiliser et à rester unies. »

On le voit : le 7 mai a certes mis fin à un grave suspense. Il n’a pour autant pas tout résolu, loin s’en faut. Le combat pour la démocratie ne fait que commencer. Il faudra beaucoup de clairvoyance, de courage, d’intelligence, de générosité aux femmes et aux hommes qui vont se mettre « en marche » derrière le Président de la République nouvellement élu.

Il serait temps que nous, simples citoyens, nous impliquions davantage dans la vie de notre pays. Il ne suffit pas que, tous les cinq ans, nous déposions un bulletin de vote avec plus ou moins d’enthousiasme et de conviction. Nous devons nous engager dans la vie de nos quartiers, communes, municipalités.

Nous devons apporter notre concours aux nombreuses associations dont les bénévoles se dépensent sans compter. Nous devons dialoguer avec nos voisins, nos familles, nos amis. Nous devons nous tenir informés de la vie de notre pays, de sa politique, du futur de cette planète que nous partageons avec sept milliards de semblables.

Nous devons donner le meilleur de nous-mêmes dans notre vie quotidienne, nous soucier des personnes seules, dépendantes ou dans le besoin. Nous devons nous efforcer d’appliquer cette injonction du prophète Isaïe que nous lisons le matin de Kippour (58:6-7) : הלא זה צום אבחרהו פתח חרצבות רשע התר אגדות מוטה ושלח רצוצים חפשים וכל-מוטה תנתקו: הלוא פרס לרעב לחמך ועניים מרודים תביא בית כי-תראה ערם וכסיתו ומבשרך לא תתעלם « Le jeûne que J’agrée, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens de la méchanceté, laisser flotter les attaches du joug, renvoyer libres ceux qui sont maltraités, et que vous brisiez tous les jougs ? N’est-ce pas rompre ton pain pour l’affamé ? Les miséreux sans foyer, tu les feras pénétrer dans ta maison. Quand tu verras quelqu’un nu, tu le couvriras, et tu ne te déroberas pas devant celui qui est ta chair ».

Daniel Farhi.