Yeux rouges, tête qui bourdonne. La vision brouillée, je trébuche sur ma chaise à roulettes qui fait crouic-crouic. Pousser la chaise vers le bureau, marcher.

Aussi libérateur que le passage de ma carte bleue dans une machine à vendre de l’inutile, le passage du tag sur la pointeuse : fin de la journée de travail.

Bip de sortie, tu es le cri de guerre de ma chemise repassée, la révolution zapatiste de mon chignon, l’hymne d’espoir des dossiers interminables et le chant d’ivresse des plats chauffés aux micro-ondes.

La fin de journée constitue le point culminant de mes journées de travail, donc de ma vie.

L’avantage manifeste de ce moment de jouissance épique est qu’il est condamné à se reproduire quotidiennement, pour les quarante années à venir.

On a les joies qu’on peut, et surtout celles qu’on mérite.

Mais la fin de journée sera toujours là, chaude, rassurante et éternellement nouvelle, durant le quart de seconde que dure le bip de la pointeuse.

Parce qu’après cette fin, vient trop vite un nouveau début, dont on attend aussi la fin. Pourtant quel bonheur d’être chez soi et de regarder un écran exactement similaire à celui du bureau, mais au contenu plus gai cette fois, pourvu qu’il y ait assez de voyeurisme et de mépris des autres. Cela fait passer plus vite le temps, le mépris.

Surtout celui de soi, quand on ne comprend pas qu’il vaut mieux qu’on s’aime maintenant parce qu’après, bah, après, ce sera encore nous mais en pire. Tu verras. Tu aurais dû te méfier des plats aux micro-ondes, de la greffe de chaise à roulettes et de l’abjuration totale de ta volonté.

L’entreprise pourtant, ne t’en demandait pas tant : elle laisse libre cours à ton libre arbitre et encourage ton émancipation anarchique dans le cadre du choix de la photo de ton chien sur ton bureau. Qu’on ne te dise pas que tu ne le vois jamais.

Bip, encore. Mais non, pas d’hymne d’espoir ou de chignon cette fois, c’est le bip du réveil, celui qui accroche la corde de l’asservissement à ton cou pour te traîner du lit jusqu’au toilettes, jusqu’à la salle de bain, jusqu’au bureau, la mousse du dentifrice encore au coin de la bouche.

Épilepsie capitalise. Et tu étouffes tellement que tu ne sens rien, tu as les yeux rouges, la tête qui bourdonne et pourtant ça ne fait que commencer, les bips et les crouic-crouic, le pschitt de la machine à café et les rires qui cachent des peurs.

Dring, Machin téléphone, il demande si la réunion à propos du machin avec Machin a bien machiné. Oui, Monsieur Machin, haha, je vous souhaite une bonne machinée !

A quand le bip de la fin, pas celui du début, hein, celui qui vient après le dring du machin mais avant le bip de la corde et le pshitt du café, enfin avant aussi, ça dépend, parce que quand les choses ne sont qu’une fin elles n’ont jamais de début, donc comment savoir quand on vit ou pas, quand la vie commence enfin ?

Quand on le sait, c’est sûrement déjà fini.