Je veux m’adresser aujourd’hui à nos frères chrétiens, plus particulièrement catholiques, qui célèbrent l’une des plus grandes fêtes de leur liturgie : l’Assomption.

Sans vouloir faire de pédantisme, rappelons que le mot vient du latin ad sumere, être transporté vers. A ne pas confondre avec l’Ascension, qui vient aussi du latin, ascendo, mais qui signifie monter par soi-même. Pour les catholiques, le 15 août représente l’Assomption de la Vierge, appelée également « Dormition de la Vierge » chez les orthodoxes.

Les protestants refusent de célébrer ce qu’ils estiment relever de « l’idolâtrie » mariale (de Marie). − La fête de l’Assomption célèbre à la fois la mort, la résurrection, l’entrée au paradis et le couronnement de la Vierge Marie.

Elle fut ainsi « enlevée au ciel » en corps et en âme. L’utilisation de ce mot marque la différence avec la fête de l’Ascension, qui signifie monter, et qui se rapporte à l’élévation du Christ vers le ciel.

Cela étant rappelé, si l’histoire de Marie est tellement importante pour les églises chrétiennes, c’est bien sûr parce qu’elle fut la mère de Jésus, conçu par le Saint-Esprit, c’est-à-dire que Marie aurait donné la vie tout en étant restée vierge.

Je n’entrerai pas ici dans le mystère de la virginité de Marie ; il appartient aux autorités des églises d’en discuter. En revanche, je voudrais m’attarder sur le sort de cette mère juive de l’époque romaine et sa destinée exceptionnelle.

Il ne faisait pas bon être une mère juive, ni à l’époque du pharaon d’Egypte, ni à celle de l’occupant romain, ni plus tard aux temps des Croisades, ni de l’Inquisition ou des massacres de Pologne de 1648, ni bien sûr aux temps maudits des nazis.

Chaque mère juive qui portait un enfant dans son sein pouvait à la fois se réjouir et être dans l’angoisse du sort réservé à son petit.

Il n’est jusqu’à la mère d’Abraham qui, d’après la légende, cachait sa grossesse dans la clandestinité par peur des sbires du roi Nemrod qui, ayant entendu de la bouche de ses astrologues qu’un enfant devait naître chez la femme de Terah, lequel attenterait à son pouvoir, cherchait à la faire tuer. (D’où le très beau chant en judéo-espagnol de Avraham avinou).

L’Assomption est une fête de gloire en l’honneur de Marie, Myriam bat Hanna viYehoyakim, fille d’Anne et de Joaquim. La tradition chrétienne veut qu’elle ait eu l’insigne privilège d’être transportée corps et âme le même jour au ciel du fait qu’elle était pure et n’avait jamais péché (ni même accompli l’œuvre de chair avec son époux Joseph).

Ne serait-il pas possible, sans être sacrilège, de dire que ce que Marie avait enduré ici-bas lui valut de monter directement au ciel ? N’est-ce pas là ce que nous suggère, sans le dire, le catéchisme chrétien ?

Mater dolorosa, Marie comme prototype des mères dont les enfants ont été martyrisés et assassinés sous leurs yeux, comme nous en avons de nombreux témoignages dans l’Antiquité gréco-romaine (Hécube, femme de Priam, qui vit périr presque tous ses fils dont Hector ; Andromaque, femme d’Hector, qui vit mourir son fils Astyanax ; Niobé, fille de Tantale et femme d’Amphion, dont les enfants furent tués par Léto, maîtresse de Zeus, mère d’Apollon et Artémis) ; et aussi dans la tradition juive à travers le martyre de Hanna et de ses sept fils torturés et massacrés pour avoir refusé d’abjurer la foi d’Israël.

Enfin, plus près de nous, il y a 75 ans, les récits de la Shoah nous ont renseignés en détail sur ce qu’il a été donné à des mères juives de vivre à travers leurs enfants tués sous leurs yeux.

C’est la raison pour laquelle j’avoue éprouver de la compassion pour cette Marie, mère de Jésus (même s’il m’est impossible de la considérer comme mère de Dieu), car j’imagine sa douleur au pied de la croix tandis que son fils, injustement condamné, agonisait lentement et douloureusement.

Que sa souffrance ait pu donner naissance à des chefs-d’œuvre de peinture, de sculpture, de musique ne m’étonne ni ne me choque nullement. A travers ces expressions artistiques, il est donné aux hommes d’approcher l’indicible, à savoir la mort d’un enfant, et de surcroît dans ces conditions dont, hélas, l’histoire a été trop souvent parsemée.

Qu’on m’entende bien : je ne veux sûrement pas banaliser l’histoire sainte de nos frères chrétiens en la comparant à celle d’autres peuples et d’autres époques, mais au contraire en proposer une lecture universelle.

Et, d’une certaine façon, je suggérerais volontiers qu’on fasse de même pour certaines fêtes de différentes religions. Ainsi Kippour pourrait représenter la réalisation pour tous les hommes du repentir et du pardon ; le Ramadan celle d’un effort sur soi-même, de la charité et de l’hospitalité ; Noël l’ouverture au monde des enfants du monde entier ; Pessah le symbole de l’abolition de tous les esclavages et de l’accession à la liberté ; la Toussaint le souvenir des morts, etc.

Pourquoi ne relèverait-on pas dans les différentes expressions religieuses les symboles universels pour en exalter la pédagogie morale, au lieu de pratiquer entre seules communautés ? Il n’est pas ici question de syncrétisme, mais seulement de pointer les éléments de convergence entre nos grandes spiritualités.

Ce serait un peu comme les échanges de technologies entre les pays. Pierre de Teilhard de Chardin avait déjà dit : « Tout ce qui monte converge inévitablement » (conférence du 8 mars 1947).

Ce devrait être notre devise. Je serais tenté d’ajouter (mais oserais-je prolonger la pensée de ce grand esprit du XXème siècle ?) que tout ce qui ne monte pas diverge. A bon entendeur, salut ! Et bonne fête de Marie à tous nos amis chrétiens !