« Tu ne tueras point » (L’exode 20, 12)

« L’Eternel dit à Caïn : Où est ton frère Abel ? Il répondit : Je ne sais pas ; suis-je le gardien de mon frère ? Et Dieu dit : Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi. » (Genèse 4, 9-10)

Les commémorations du 11 novembre marquant la fin de la Première guerre mondiale constituent l’une des nombreuses occasions de se rappeler ce qui fut la contribution de la communauté juive en France.

Lors de ce conflit sanglant, la presse juive ne cessa de publier le prix des sacrifices que payèrent les Juifs en France tombés au champ d’honneur.

Du rabbin Avraham Bloch au rabbin Jacob Kaplan, de Nissim de Camando au lieutenant-colonel Alfred Dreyfus, des milliers de Juifs s’engagèrent aux côtés de la France et firent preuve d’une grande bravoure. Certains survécurent au conflit, d’autres y laissèrent leur vie.

Même l’écrivain Maurice Barrès atténuera son antisémitisme virulent en 1917 dans son ouvrage « Les familles spirituelles de la France » en encensant les Juifs d’Algérie qu’il comparera aux Maccabées.

Pourtant, la Grande guerre demeurera dans l’historiographie juive le point culminant d’un processus entamé le 27 septembre 1791. Ce jour-là, l’ensemble des membres de la communauté juive acceptait à l’unisson le principe de l’émancipation collective, renonçant ainsi à tout principe d’autonomie communautaire.

En devenant des citoyens égaux en droit et en devoir, les Juifs en France abandonnaient toute idée de nation pour devenir comme le christianisme et l’islam, une religion à caractère universel.

« Sommes-nous d’abord Juifs ou Français ? » était une question qui ne se posait même pas puisqu’on était Français de citoyenneté et juif de religion.

On inventa même un nouveau terme pour qualifier ce type de citoyen : « L’israélite ».

Ainsi les Juifs surmontèrent une série de tempêtes (comme l’affaire Dreyfus) tout en gardant un réel optimisme pour l’avenir. Un courrier digne d’intérêt, envoyé au cours du mois d’août 1914 à l’intention du rabbinat français, suscite une véritable attention et il mérite que l’on s’y penche.

Cette lettre d’un futur engagé au combat pose aux rabbins cette question si simple : « Je vais partir prochainement au combat vers les premières lignes. Soldat combattant, je serai amené à tuer nos ennemis… Si parmi les soldats allemands y figurent des juifs et que je sois dans l’obligation de les éliminer, ne serai-je pas coupable d’avoir enfreint l’un des commandements les plus sacrés du judaïsme, celui qui interdit le meurtre ? »

La réponse du rabbinat français est en conformité avec le principe d’émancipation dont nous sommes tous les dépositaires : « de la même façon que des citoyens Français catholiques devront tuer des soldats Allemands catholiques, de même que des soldats Français protestants se battront contre des soldats Allemands, nous avons l’obligation en tant que Français de confession juive de défendre notre patrie et de vaincre l’ennemi même si celui-ci appartient au judaïsme… »

Ce jour-là, le rabbinat français autorisait, au nom de cet engagement contracté par la communauté juive en France, d’abattre des ennemis de la patrie, tout en ignorant leur appartenance à un peuple dont l’histoire était millénaire.

Ainsi l’émancipation avait montré ses premières failles en obligeant les Juifs de France, d’Allemagne, d’Autriche, d’Angleterre et d’autres pays à renoncer à se définir comme membre d’une vieille nation partageant ensemble l’héritage historique d’un passé désormais révolu.

Il faudra attendre l’essor du sionisme et le séisme engendré par l’extermination des Juifs lors de la Seconde guerre mondiale pour que les intellectuels israélites de France prennent conscience que l’émancipation avait aussi ses limites.

Ils ont été nombreux à se poser des questions à propos de la fiabilité qu’on pouvait accorder à la mère-patrie dans des périodes de crise et d’instabilité politiques.

Aujourd’hui, le débat est moins acerbe et les frontières identitaires s’estompent.

Mais en 1914, le choix n’était pas facile pour les Juifs en France et le prix à payer pour l’émancipation était élevé : il fallait soit mourir pour la patrie, soit être face au dilemme de devoir tuer un frère juif… Certes juif… mais allemand de citoyenneté…