J’écris cette chronique alors que s’achève une journée de commémoration, celle de l’armistice du 11 novembre 1918 qui mit fin à l’une des guerres les plus terribles de l’humanité qui, durant quatre ans, à partir de 1914, plongea l’Europe dans le premier de deux conflits mondiaux qui ensemble firent plus de cent millions de morts entre 1914 et 1945.

L’an dernier, on a « célébré » le centième anniversaire du début de la première guerre mondiale. J’ai personnellement été surpris et choqué que ce soit le centenaire du début de cette boucherie qu’on ait décidé de marquer, et non, bien entendu, sa fin. Patience ! « On » a encore trois ans pour se rattraper et marquer les cent ans de l’armistice en 2018…

Et après ? Jusqu’à quand faudra-t-il marquer ce triste anniversaire, comme d’ailleurs celui du 8 mai 1945 ? Ne pourrait-on admettre qu’une fois les derniers survivants disparus, on cesse de célébrer des événements qui sont une tache pour le genre humain ?

Je sais bien que les hommes politiques, à ces occasions, mettent l’accent sur la paix revenue, le « plus jamais ça », la nécessité d’éduquer notre jeunesse pour éviter à l’avenir de tels flots de sang et de souffrances indicibles.

Mais sont-ils entendus et est-ce bien nécessaire que de ne réserver ces moments de lucidité qu’à des dates anniversaires dont, justement, nos jeunes ignorent de plus en plus à quoi elles correspondent ? Alésia, Marignan, Waterloo, Verdun, qu’évoquent ces noms aujourd’hui où, de toutes façons, l’histoire n’est pratiquement plus enseignée et où l’ignorance crasse de la grande majorité des Français – toutes générations confondues – est abyssale ?

Qu’on m’entende bien : je suis très loin de vouloir jeter aux oubliettes la mémoire des guerres et des batailles qui ont détruit tant de familles, fauché tant de destins, déplacé tant de populations de par le monde.

En tant que Juif et que Français, je serais vraiment très mal placé pour souhaiter cela.

Au contraire, je m’interroge sur la manière la plus appropriée pour garder de ces tragédies une mémoire agissante et non machinale et passive. Aujourd’hui, que constatons-nous lors des commémorations du 11 novembre ou du 8 mai ?

Des cérémonies solennelles sont organisées dans la capitale et les communes de France. Comme, de surcroît, on n’est jamais bien loin d’une échéance électorale, les discours mêlent de pieuses exhortations à des allusions plus ou moins fines à l’actualité sociale et politique.

Drapeaux claquant au vent, flamme ranimée sous l’arc de Triomphe, roulements de tambours accompagnant la sonnerie aux morts, Marseillaise, vin d’honneur bien souvent…

Le rituel est bien rôdé, bien réglé. Qui voudrait y déroger ? Jusqu’à une époque récente, on parlait de jours fériés pour désigner ces journées. Ce n’est plus guère qu’un souvenir : la plupart des commerces sont ouverts (et l’annoncent à l’avance !) et seules les administrations sont vraiment fermées. La vraie question qui vaille est : est-ce que « ça » va tomber un jour qui permette de faire le pont, de poser une RTT ?

Je voudrais évoquer ici un souvenir personnel.

En 1966, pour le cinquantième anniversaire de la terrible bataille de Verdun (la première, celle qui se déroula du 21 février au 19 décembre 1916 ; la seconde, victorieuse, eut lieu du 20 août au 18 septembre 1917), j’effectuais mon service militaire à … Verdun.

Le général de Gaulle avait organisé à cette occasion de très importantes cérémonies commémoratives à Douaumont ainsi que sur les lieux des principaux affrontements qui firent – ne l’oublions jamais – près d’un million de morts au total de part et d’autre.

De très nombreux « poilus » y participèrent. Ils furent hébergés dans les casernes que nous avions libérées pour l’occasion. On peut dire qu’alors cette commémoration était chargée de sens et accompagnée de nombreuses initiatives pédagogiques. Nos supérieurs nous entraînèrent sur tous les sites de la bataille historique qu’on appelle « de Verdun », mais qui eut pour cadre des villages et des cotes disparus aux noms évocateurs : Douaumont, Mort-Homme, Champneuville, les cotes 304, 344, Avocourt, Etain, Vaux, Souville, Fleury-devant-Douaumont, Montfaucon, le bois des Caures, Froideterre, sans oublier la célèbre tranchée des Baïonnettes ni la « Voie Sacrée » qui était l’unique communication entre Bar-le-Duc et Verdun pour permettre aux hommes et au matériel en provenance de la France entière de parvenir sur le lieu de la bataille, ainsi nommée par Maurice Barrès en hommage à ceux qui l’empruntèrent dans un seul sens…

Nous apprîmes ainsi que la cote 304, dont le nom venait de son altitude, ne faisait plus que 297 mètres après la bataille sous l’effet des milliers de tonnes d’obus déversées sur ses flancs.

Je peux dire que ces cérémonies, ajoutées à l’enseignement sur place furent chargées de signification, ce qui n’est plus le cas de nos jours.

J’en reviens donc à mon questionnement premier : pourquoi continuer de célébrer la mémoire d’une guerre aussi destructive qu’inutile ? Car, outre que l’enjeu militaire de la bataille de Verdun était, de l’avis de tous les spécialistes militaires, pratiquement nul, il y a cette réalité qu’aujourd’hui les deux principaux belligérants d’alors sont les meilleurs alliés au sein de l’Europe !

Ne serait-il pas plus approprié de renforcer l’enseignement de l’histoire et de la géographie qui sont des clés de compréhension des réalités humaines plutôt que de se livrer à de belles (et coûteuses) cérémonies qui ne représentent plus grand-chose pour leurs participants et spectateurs ?

Au lieu de quoi, on assiste à une redistribution des savoirs au sein de l’Éducation nationale qui tient davantage compte des enjeux technologiques et économiques de la planète que de la connaissance approfondie de l’être humain dans ses composantes les plus nobles et les plus nécessaires.

Winston Churchill a dit : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ».

Rabbin Daniel Farhi.

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