Richard Prasquier, Président du Keren Hayessod France revient sur la journée « historique » du 11 janvier 2015 et sur de la prise de conscience des Français.

Pour lui, la liberté de blasphème est fondamentale…

« Vive la France ! Jamais je n’avais reçu de l’étranger de tels messages d’appréciation. Il y a de quoi être fier, dans ce pays décrit comme déprimé et désabusé, d’une mobilisation sans précédent pour défendre de manière créatrice (« je suis Charlie », « les crayons plus forts que les kalaches ») la liberté d’expression comme socle de notre société.

Fier aussi des déclarations fortes (« sans les Juifs, la France n’est plus la France…. ») venus d’un gouvernement et d’une classe politique qui ne peuvent, sans mauvaise foi, être accusés d’antisémitisme.

Mais seuls les mois prochains nous permettront de savoir si le 11 janvier 2015 aura été une date historique et non un sursaut isolé. Dans la communauté juive où les inquiétudes sont grandes, une désillusion aurait des conséquences irréversibles.

Or la sonnette d’alarme a été tirée tant de fois que son mécanisme s’est enrayé.

En toute urgence, la sécurité. Les décisions prises par le gouvernement semblent enfin à la mesure des enjeux. Aussi nécessaire qu’attristant, elles sont un rappel pour ceux qui prétendent que l’antisémitisme n’est pas un problème.

Puis le court terme : la police ne dispose pas des « precogs » qui dans « Minority report » détectent les crimes avant qu’ils ne se produisent. Que faire de ces djihadistes potentiels avant qu’ils passent à l’action ? Qu’ils soient 100 ou 5 000, leur capacité de nuisance est considérable.

Limité par le manque de moyens de protection et de suivi, crûment exposé par les drames de cette semaine, enserré par la lourdeur des procédures légales préventives et ridiculisé par le désastre des incarcérations, devenues écoles de salafisme, l’Etat n’est pas parvenu à éradiquer la menace dans un cadre strictement démocratique.

Mais il y a surtout l’inquiétant moyen terme, l’avenir des adolescents marqués par des narratifs qui s’entrechoquent avec ceux de notre société. En Seine Saint Denis de nombreux enfants n’ont pas respecté la minute de silence en l’honneur de Charlie Hebdo car « ces journalistes l’avaient bien mérité, puisqu’ils avaient insulté le Prophète ».

Nous avons entendu des hommes politiques recyclés en experts religieux, déclarer que ces assassinats n’avaient « rien à voir avec l’islam ». Ces enfants ne sont-ils donc pas musulmans ? Bouddhistes peut-être ?
La Bible contient aussi des appels au meurtre (madianites, amalécites) et les siècles chrétiens sont pleins de bûchers.

Mais les traditions exégétiques ont démonté-on espère pour toujours – la charge mortifère des textes ou de l’histoire. Des musulmans, comme Sami Aldeeb, rappellent que certaines sourates (médinoises) du Coran légitiment le meurtre de ceux qui offensent le Prophète.

L’islam littéraliste a le vent en poupe et plusieurs condamnés pour ce motif attendent la mort dans les prisons de Mauritanie, d’Arabie Saoudite, du Pakistan ou de l’Iran. Cette interprétation littérale n’est pas compatible avec nos sociétés, où prévalent les lois humaines et non prétendument divines.

C’est pourquoi la liberté de blasphème est si fondamentale : les journalistes de Charlie Hebdo, dont les dessins m’ont parfois horripilé, en étaient les héros. Ceux qui prétendent que les meurtres n’ont rien à voir avec l’islam sont les fossoyeurs mêmes d’un islam républicain et les enfants qui pensent que « c’est bien fait pour Charlie Hebdo » sont l’inquiétant surgeon de leur volonté d’aveuglement.

Il ne s’agit pas ici d’islamophobie, concept flou, victimaire et mimétique. Il s’agit au contraire de soutenir par notre fermeté les musulmans, nombreux mais menacés, qui luttent dans le cadre de notre indispensable laïcité.

C’est la même logique peureuse qui refuse que le mot « islamisme » (islamisme radical) soit associé aux assassinats.

Cela risquerait de stigmatiser ? Le mot de « terroristes » permet assez facilement de glisser vers d’autres types de terrorisme, et de là vers la responsabilité de la société tout entière.

Certains écologistes (pas tous) se sont distingués par des analyses hallucinantes où Zemmour, Finkielkraut et Houellebecq auraient leur responsabilité en raison du climat d’islamophobie qu’ils auraient attisé. Verts ou pervers ?

Ces distorsions ne trompent personne. Ce sont des boulevards pour le Front National.

Ce sont aussi des blessures à la vérité, tout comme celles qui absolvent le Hamas du cadre assassin du radicalisme islamique en ignorant l’article 7 de sa charte.

Nous butons devant un problème neuro-cognitif : comment désendoctriner un fanatique ? Et ce fanatisme-là, la haine envers le Juif en est un de ses déterminants privilégiés. C’est à ce niveau que se joue l’avenir des Juifs en France ».

Article écrit le 12 janvier et paru dans Actualité Juive du 15 janvier 2015.