La plaie du complotisme, associée presque toujours à un discours anti-sioniste radical, a enfin suscité en France une prise de conscience au niveau des grands médias et des autorités, surtout depuis les attentats du mois de janvier à Paris.

Dans son discours prononcé pour le 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, François Hollande devait rappeler que « l’antisémitisme entretient les théories du complot qui se diffusent sans limite et ont, dans le passé, conduit déjà au pire ».

Suite aux quelques 200 incidents dans des établissements scolaires lors de la minute de silence en hommage aux victimes, la ministre Najat Valaud Belkacem a aussi tiré la sonnette d’alarme en disant qu’ « un jeune sur cinq aujourd’hui adhère aux théories du complot. »

Il faudrait plusieurs articles pour résumer les causes de cette propagation virale, discuter de la responsabilité des réseaux sociaux, et évoquer quelques pistes pour la contrer. Mais je me limiterai, pour le moment, à discuter d’un point très rarement abordé : le lien entre les délires complotistes et la propagande d’une grande puissance, que l’on imaginerait plus responsable : la Russie de Vladimir Poutine.

Les États-Unis, grand méchant loup des discours complotistes

La première chose qui saute aux yeux en suivant – malgré la nausée que l’on puisse éprouver à la longue – les médias Internet dits « de la dissidence », c’est la désignation systématique et définitive des « méchants »: « le camp du mal » a pour eux en tête de gondole les États-Unis, responsables de toutes les guerres et tous les désastres de la Planète.

C’est, en particulier, le crédo de Thierry Meyssan, devenu célèbre, rappelons-le, suite à son livre niant la responsabilité d’Al-Qaïda dans les attentats du 11 septembre.

Comme devait le souligner Boris Thiolay dans un article de « l’Express », « établi à Damas, il est aujourd’hui (..) à la tête d’une véritable entreprise de désinformation, mise au service de la propagande de régimes autoritaires et de dictatures. »

En France et sur sa page FaceBook, son représentant Alain Benajam diffuse ses articles – avec une dose de vulgarité supplémentaire -, reprenant pour les commenter et avec un bel enthousiasme, les discours anti-impérialistes qui l’ont marqué pendant trois décennies au Parti Communiste.

Tous les conflits récents deviennent clairs comme de l’eau de roche à partir de cette grille simpliste de lecture, les méchants USA et leurs caniches de l’OTAN et de l’UE ne cherchant qu’à mettre à genoux ceux qui leur résistent. Si donc Ben Laden était déjà un agent de la CIA en 2001, le Daesh ne peut être qu’une créature de « l’axe américano-sioniste », créé pour démanteler les États arabes, y compris cette démocratie modèle qu’aurait toujours été le régime des Assad père et fils.

Derrière les USA, l’ombre des « Sionistes » …

Une lecture plus fine de la constellation des sites se présentant comme « dissidents », mais aussi et surtout des commentaires que ces publications suscitent sur les réseaux sociaux, révèle grosso modo trois sensibilités : celle d’Internautes musulmans, représentant environ la moitié des intervenants et naturellement ravis de cette lecture alternative de l’actualité, qui disculpe l’islamisme radical de toute responsabilité en en faisant une simple marionnette manipulée par les Occidentaux et par Israël ; celle plutôt tiers-mondiste, peut-être toujours d’extrême-gauche ou en tout cas en ayant gardé le langage ; et enfin les antisémites virulents, convaincus qu’au final ce sont « les Sionistes » qui dirigent en sous-main les USA, l’Union Européenne, et même les Émirats pétroliers du Golfe.

On notera tout de suite que cette construction mentale permet facilement d’identifier les « gentils » : ne sont pratiquement jamais critiqués les États n’ayant jamais dévié d’une ligne anti-sioniste radicale, à la pointe du combat contre « Isra-Hell », diabolisation sémantique devenu un mode de ralliement.

Quels sont-ils ? « L’axe de la Résistance » comme ils se désignent, en fait une alliance aujourd’hui à dominante chiite et qui rassemble la République Islamique d’Iran, sa filiale libanaise du Hezbollah et ce qui reste de la République arabe syrienne après plus de quatre ans de guerre. Mais qui a armé et soutenu diplomatiquement ce fameux « axe » ? La Russie. Logiquement donc, Poutine apparait comme un héros exemplaire à la lecture de ces sites, blogs et pages FaceBook !

Mais les extrémistes ont aussi d’autres raisons d’aimer la Russie

Passons rapidement sur les nostalgiques de l’URSS, qui la confondent un peu avec la Fédération de Russie d’aujourd’hui.

Les extrémistes de droite ont eux aussi de bonnes raisons d’aimer la Russie. « L’Obs » a publié une enquête sur les liens idéologiques et même personnels noués entre dirigeants du Front National et ceux du Kremlin : ils se retrouvent sur des positions communes, à propos de tous les conflits aux portes de l’Europe, qu’il s’agisse de l’Ukraine, de la Syrie, ou pour regretter la chute de Kadhafi ou celle de Saddam Hussein.

Les ingrédients idéologiques sont clairs pour l’extrême-droite : vieille hostilité envers l’Amérique « protestante », fascination pour les dictatures, nostalgie d’une Europe centre du monde.

Les admirateurs de Poutine plus extrémistes que le FN vont lui trouver aussi toutes les qualités : on vantera ici ses propos contre les homosexuels, là ses références à la civilisation chrétienne trahie par la « finance cosmopolite », ou là encore ses références brutales pour mater la rébellion tchétchène – une vraie rébellion, bien sûr, tandis que pour les mêmes complotistes les scènes de décapitations du Daesh ou les attentats en Europe sont des scénarios « tournés à Hollywood » comme l’écrit l’inépuisable Alain Benajam !

Poutine sait, en retour, renvoyer l’ascenseur

Nos complotistes ayant définitivement décrété que nos médias mentent et sont exclusivement au service de « l’oligarchie » – terme de la propagande nazie redevenu à la mode -, il leur faut quand même se référer à des sources officielles pour avoir un peu de crédibilité.

Et leurs sources sont … russes, en majorité ; et iraniennes à l’occasion. D’abord, « Russia Today » à la fois chaine de télévision et site, qui existe depuis dix ans. Créé sous l’égide de la très officielle agence de presse Novosti, elle soutient depuis 2005 également le réseau de Thierry Meyssan.

Comme le décrypte un grand spécialiste du monde complotiste, Rudy Reichstadt sur le site « Conspiracy Watch », « avant même de commencer à émettre, RT s’était en effet associée au Réseau Voltaire pour organiser (…) une conférence des « non-alignés », Axis for peace, rassemblement improbable d’ »experts » communiant dans la certitude que l’impérialisme américain est la source du mal sur la Terre. »

Ce même article donne une liste effroyable d’invités sur la chaîne officielle russe, comprenant le négationniste David Duke, des antisémites comme Alain Soral ou des théoriciens du complot sur le 11 septembre, avec bien sûr des anti-sionistes militants comme Michel Collon.

Un public naïf et pas forcément contaminé par l’idéologie complotiste, pourra ainsi les considérer comme des intervenants sérieux car « ils passent à la télé » !

Plus récente mais tout à fait sur la même ligne, l’agence russe « Sputnik International » : elle compte parmi ses éditorialistes l’américain Paul Craig Roberts, qui a dit que le Département d’État « est une marionnette d’Israël », et que le soutien américain à ce pays a ruiné des millions de ses concitoyens …

Et pour finir, l’étrange annonce d’un avion fantôme

Cela s’est passé la semaine du 20 août. Rappelez-vous : après avoir reçu quelques roquettes sur le Nord de son territoire, Israël a répliqué en bombardant plusieurs cibles sur le versant syrien du Golan.

L’agence Sputnik annonce le 22 qu’un chasseur israélien a été abattu, annonce qui met en joie Thierry Meyssan en l’annonçant sur son site – et son compère Benajam, commentant sur sa page d’un joyeux « toujours un de moins, c’est bon à prendre ».

Mais d’où venait cette étrange nouvelle, reprise par aucun média sérieux et bien entendu pas confirmée par Israël ? De l’agence iranienne Fars. Pas de photo, pas de vidéo, pas de témoignages, circulez et acceptez sans preuves ce qu’on vous dit.

Les mêmes complotistes, par contre, ironiseront lourdement dès le 21 août au soir sur l’attentat manqué du Thalys, disséquant à l’infini les récits des médias, et crachant à la figure des témoins qui seraient tous des acteurs de cinéma. Et vive l’axe Poutine-Iran-complotistes !