Le jeune chancelier autrichien Sebastian Kurz a annoncé, le 6 mai 2018, qu’il se rendrait prochainement en Israël afin d’y rencontrer le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. L’objectif affiché par le chancelier Kurz est simple : montrer au monde entier, et en premier lieu au gouvernement israélien, que l’Autriche est pleinement engagée dans la lutte contre l’antisémitisme.

Le vice-chancelier autrichien Heinz-Christian Strache, membre du FPÖ (extrême droite), lui, n’est pas le bienvenu puisque le gouvernement de « Bibi » (Benyamin Netanyahou), comme on le surnomme en Israël, boycotte son parti politique.

Il convient de rappeler ici que le parti d’extrême droite autrichien, le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ), fut fondé en 1956 par d’anciens partisans du régime national-socialiste. Dans son histoire récente, cette formation politique a souvent été accusée de tenir des propos antisémites et de largement puiser sa doctrine idéologique dans les fondements mêmes du national-socialisme.

Or, lors des élections d’octobre 2017, le FPÖ a obtenu pas moins de 25,97 % des suffrages exprimés, se plaçant derrière les conservateurs de l’ÖVP de Sebastian Kurz (31,47 %) et les sociaux-démocrates du SPÖ (26,86 %). Un score qui lui a permis d’intégrer la coalition gouvernementale et d’obtenir des ministères régaliens tels que la Défense, l’Intérieur et celui des Affaires étrangères.

Le retour des vieux démons

Depuis de nombreuses années, le FPÖ, notamment sous la houlette d’Heinz-Christian Strache, a entamé un processus de « respectabilité » pour rompre avec l’image d’un parti ayant des prises de position aux relents antisémites. Mais depuis que le FPÖ siège au gouvernement, il semble retourner à ses vieux démons. Preuve en est : les nombreuses affaires qui agitent le parti depuis son entrée au gouvernement.

Il y a quelques semaines encore, un collaborateur de l’ambassade d’Autriche en Israël a défrayé la chronique. Sur son compte Facebook, Jürgen-Michael Kleppich arborait un tee-shirt nazi portant le nom d’une unité militaire nazie. Il a tout de suite été rappelé en Autriche par le ministère des Affaires étrangères.

En dépit de ses tentatives pour offrir une nouvelle image, le FPÖ est perçu par l’opinion publique – et les faits le montrent – comme un parti qui ne cesse de provoquer, de choquer sur des sujets liés à l’antisémitisme.

Sebastian Kurz, un « ami » d’Israël

Du côté du gouvernement israélien, les réserves émises à l’encontre du FPÖ ne sont pas nouvelles. En 2000, lorsque ce parti était entré au gouvernement au sein d’une coalition, le gouvernement israélien de l’époque avait suspendu ses relations avec l’Autriche. Il pointait alors du doigt l’entrée de l’extrême droite dirigée par feu Jörg Haider, coutumier des sorties antisémites.

L’actuel chef du gouvernement israélien, Benyamin Netanyahou, a plusieurs fois évoqué le fait que les échanges avec le FPÖ se limiteraient strictement aux relations entre hauts fonctionnaires des ministères autrichien et israélien, préférant quant à lui traiter directement avec le chancelier Kurz.

Peu de temps après son investiture à la chancellerie, Sebastian Kurz a annoncé sa volonté d’accorder la citoyenneté autrichienne aux descendants juifs de survivants de la Shoah. Ne fallait-il pas y voir un geste de compassion adressé aux Juifs ? Cette décision a, en tout cas, été favorablement accueillie par le gouvernement de « Bibi ».

De plus, le jeune chancelier autrichien s’est engagé à construire un mémorial dans la région de Vienne. N’oublions pas que c’est dans cette région que furent assassinés plus de 10 000 juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Par ailleurs, le chancelier Kurz a conclu son discours d’investiture en insistant sur le fait que « l’Autriche avait une responsabilité historique dans sa participation au crime perpétré contre les juifs ». Ainsi, a-t-il souhaité faire de son gouvernement un gouvernement engagé et « ami » d’Israël.

Enfin, dernière annonce de Sebastian Kurz : la volonté affirmée de son gouvernement en faveur de « la reconnaissance explicite du caractère juif de l’État d’Israël » – une première pour l’Autriche. À souligner qu’au niveau européen, seules l’Allemagne et l’Autriche – deux pays qui ont été des lieux de vie du national-socialisme – ont pris une telle décision de reconnaissance officielle.

Les gestes du chancelier

Le 14 mai 2018, Sebastian Kurz n’a pas manqué, sur son compte Twitter, d’adresser un message amical à l’intention d’Israël qui fêtait ses 70 ans d’existence, soulignant les « excellentes relations entre les deux pays :

« 70 years ago today, on 14 May 1948, David Ben-Gurion declared the establishment of the State of #Israel.[…] #Israel and #Austria enjoy today excellent relations and my government stands ready to further improve our ties wherever possible, be it in politics, economics, science, tourism or technology. Israel celebrates seventy years of its statehood – and Austria celebrates with it. »

Et quelques jours auparavant, il décernait à Otto Friedmann Kernberg la « Große Goldene Ehrenzeichen der Republik Österreich », une haute distinction autrichienne. Ce célèbre psychiatre et psychanalyste juif américain, d’origine autrichienne, avait dû fuir l’Autriche en 1939 à la suite de l’Anschluss. À cette occasion, le jeune chancelier a rappelé une nouvelle fois de plus le rôle primordial qu’a l’Autriche dans la lutte contre l’antisémitisme.

Le pas de deux du FPÖ

Sebastian Kurz appartient à une génération qui est l’héritière du devoir de mémoire, ce qui peut expliquer sa volonté farouche d’en finir avec le sombre passé de son pays en renouant de véritables liens d’amitié avec Israël.

Mais, de son côté, le FPÖ ne cache pas ses réserves. Si, lorsque Donald Trump déclara Jérusalem capitale d’Israël et affirma son souhait d’y déplacer l’ambassade américaine Heinz-Christian Strache apporta immédiatement son soutien à Israël. Il ne manqua pas d’ajouter que l’Autriche, de par sa position, ne pouvait se désolidariser des autres États membres de l’UE :

« Je peux comprendre le vœu d’Israël car beaucoup de politiciens israéliens affirment : “Notre capitale est Jérusalem ; c’est là que se trouve la Knesset. Nous souhaiterions également que les ambassades y soient installées, comme c’est la pratique courante dans le monde entier d’installer les ambassades dans les capitales.” Mais nous, Autrichiens, en tant que pays neutre, nous devons nous assurer de ne pas agir unilatéralement et de trouver un équilibre avec l’UE. »

Conscient de la nécessité de polir son image, le FPÖ tente de suivre Sebastian Kurz, mais cette vitrine est ternie, comme nous l’avons dit, par les nombreuses affaires auxquelles est confronté le mouvement d’extrême droite.

Les réactions au sein de l’Union européenne se font, pour l’instant, toujours attendre. Dès lors, n’est-on pas en droit de se demander si l’UE, voulant croire à la sincérité du FPÖ dans sa quête de respectabilité, n’est pas moins sur ses gardes ?