L’Autorité palestinienne : économie de la corruption

Il y a maintenant un an, le 22 septembre 2025, Emmanuel Macron reconnaissait l’État de Palestine. À la tribune des Nations unies, il insistait également sur la nécessité d’une profonde rénovation de la gouvernance palestinienne. À l’occasion de ce premier anniversaire, il est légitime de rappeler la portée politique de cette décision, mais aussi d’en dresser le bilan. Une interrogation fondamentale demeure : quel État la France a-t-elle reconnu, et quelles institutions sont appelées à en exercer effectivement l’autorité ?
Car il existe une autre tragédie, moins visible que la guerre ou l’épineuse question des frontières : celle d’un système politique marqué par la concentration prolongée du pouvoir, l’affaiblissement des contre-pouvoirs et l’opacité entourant les mécanismes de nomination. Lorsque les responsabilités publiques sont attribuées sans procédures transparentes ni critères objectifs clairement établis, ce n’est plus seulement la qualité de la gouvernance qui est en cause. C’est la crédibilité même des institutions.
Dès lors s’impose une question volontairement provocatrice : sommes-nous face à une corruption de l’autorité ou, progressivement, à une autorité de corruption ?
La corruption de l’autorité désigne les dérives d’un pouvoir touché par le favoritisme, le clientélisme, les détournements ou l’usage abusif de l’argent public. Une « autorité de corruption » désignerait quelque chose de plus profond : un système dans lequel le clientélisme, les conflits d’intérêts et l’opacité participeraient aux mécanismes mêmes de distribution des postes, des ressources et du pouvoir. Cette formule n’est pas un verdict. Mais les données publiées par des organisations palestiniennes empêchent d’éluder la question.
La corruption peut notamment prendre la forme de la wasta, l’utilisation des relations personnelles, familiales ou politiques pour obtenir un emploi, une promotion ou un service. Dans une enquête portant sur 2022, AMAN indiquait que 44 % des personnes interrogées ayant eu recours à une institution publique pour obtenir un service reconnaissaient avoir dû recourir au patronage ou à la wasta. Dans la même enquête, 24 % considéraient le favoritisme et le patronage comme les formes de corruption les plus répandues, devant le détournement de fonds publics, cité par 23 %.
Ces chiffres révèlent une réalité préoccupante : la perception d’un système où les réseaux d’influence peuvent apparaître plus efficaces que la règle administrative, le mérite et l’égalité de traitement.
Il faut également parler de corruption financière et de protection des deniers publics. L’argent public n’appartient ni aux dirigeants, ni aux partis, ni aux factions. Il appartient à la collectivité. Pour l’exercice 2023, AMAN relevait que le budget palestinien avait été adopté tardivement, sans véritable débat avec les citoyens et la société civile, puis publié sous une forme abrégée ne détaillant pas certains postes.
La question dépasse donc les seuls détournements. Elle concerne les conflits d’intérêts, l’usage abusif des ressources publiques et les privilèges injustifiés. Lorsque la transparence est insuffisante et les mécanismes de contrôle lacunaires, qui contrôle réellement ceux qui disposent de l’argent de la collectivité ?
Le recrutement constitue un autre point particulièrement sensible. Selon le rapport 2025 d’AMAN, 84 nominations et 46 promotions ont concerné des postes supérieurs civils et sécuritaires. L’organisation relève également 41 nominations et promotions concernant des ambassadeurs et des consuls. Environ 30 % des promotions recensées se seraient concentrées au sein de la Palestinian Broadcasting Corporation.
Derrière ces chiffres se pose une question politique incontournable : selon quels critères, quelles procédures et avec quelles garanties d’impartialité ces responsabilités ont-elles été attribuées ? AMAN affirme que le patronage et les nominations fondées sur la loyauté politique ont persisté malgré les réformes annoncées.
Si ce constat est établi, il ne s’agit plus d’un simple dysfonctionnement administratif. Une fonction publique ne peut devenir un système de récompense où la fidélité au pouvoir l’emporte sur la compétence, où la proximité remplace le mérite et où les postes de responsabilité deviennent une monnaie politique.
Le cas de la diplomatie est encore plus sensible. Selon AMAN, 40 ambassadeurs et un consul ont été nommés en 2025. L’organisation affirme que certaines factions ont proposé des ambassadeurs dans le cadre d’arrangements concernant d’autres nominations et relève que certaines personnes nommées entretenaient des liens étroits avec de hauts responsables actuels ou anciens.
Une diplomatie ne peut devenir le prolongement de réseaux d’influence. Un ambassadeur ne représente ni une famille, ni une faction, ni un parti, ni un dirigeant. Il représente un État. Lorsque la proximité avec le pouvoir menace de primer sur la compétence, c’est la crédibilité de cet État qui est atteinte.
Le problème dépasse les nominations. Depuis la rupture entre le Fatah et le Hamas en 2007 et la paralysie du Conseil législatif palestinien, l’absence d’un Parlement pleinement opérationnel a profondément affaibli le contrôle de l’exécutif. Sans élections nationales régulières et sans contre-pouvoir parlementaire effectif, qui demande réellement des comptes à ceux qui gouvernent ?
Les attaques terroristes du 7 octobre 2023 commises par le Hamas ont brutalement aggravé une crise politique et institutionnelle largement antérieure. Elles ont surtout rappelé une exigence fondamentale : aucun État ne peut exercer pleinement sa souveraineté tant qu’une organisation armée conserve une force militaire autonome et échappe au contrôle des institutions.
Il ne peut durablement y avoir deux autorités, deux chaînes de commandement et deux pouvoirs armés concurrents sur un même territoire. Soit l’État détient effectivement le monopole de la force publique et impose la primauté de la loi, soit sa souveraineté demeure incomplète.
Il serait incomplet d’analyser les faiblesses palestiniennes sans tenir compte du conflit, de la fragmentation territoriale et des contraintes économiques. Mais ces réalités ne peuvent tout expliquer, encore moins tout excuser. Le conflit justifie-t-il une nomination fondée sur la proximité plutôt que sur la compétence ? Une promotion accordée par favoritisme ? L’opacité administrative ? Non. Les contraintes extérieures ne peuvent devenir l’alibi permanent des défaillances intérieures.
Cette question engage directement la crédibilité de la solution à deux États. Reconnaître un État ne suffit pas. Encore faut-il qu’il puisse contrôler ses forces de sécurité, imposer la loi à toutes les factions, respecter ses engagements internationaux et empêcher qu’une organisation armée utilise son territoire pour menacer Israël.
Les attaques du 7-Octobre ont montré ce que peut produire l’existence d’un pouvoir armé échappant à l’autorité institutionnelle. La sécurité d’Israël ne peut donc être considérée comme une question secondaire. Elle constitue l’une des données concrètes dont dépend la viabilité d’une solution à deux États.
À quoi servirait la reconnaissance internationale d’un État palestinien si celui-ci demeurait incapable d’empêcher une organisation armée de défier ses institutions et de conserver son propre arsenal ?
Emmanuel Macron avait lui-même lié la perspective ouverte par la reconnaissance au renouvellement de l’Autorité palestinienne, au désarmement du Hamas, à son exclusion de la gouvernance future et à une profonde rénovation de la gouvernance palestinienne.
Nous revenons alors à la question centrale : corruption de l’autorité ou autorité de corruption ?
Reconnaître un État ne signifie pas accorder un blanc-seing à ceux qui exercent le pouvoir en son nom. Ses institutions doivent répondre aux exigences élémentaires d’un État : transparence financière, séparation des pouvoirs, justice indépendante, recrutement au mérite, monopole de la force publique et responsabilité politique.
La lutte contre la corruption n’est pas une attaque contre la solution à deux États. Elle est l’une des conditions de sa crédibilité. Car reconnaître un État ne suffit pas à le construire, et proclamer sa souveraineté ne suffit pas à la rendre effective.
Un an après la reconnaissance française, la question reste entière : quel État cette décision contribue-t-elle réellement à faire naître ? Un État souverain, capable d’imposer la loi, de maîtriser les armes sur son territoire et d’assumer ses responsabilités, ou un État incapable d’empêcher que des forces échappant à son autorité ne menacent de nouveau Israël ? La reconnaissance ne saurait suffire : la sécurité d’Israël constitue une condition incontournable de toute coexistence durable.
Car la souveraineté ne consiste pas seulement à demander des comptes à une puissance étrangère. Elle consiste aussi à pouvoir en demander à ceux qui gouvernent en son propre nom.
