A nouveau cette semaine, Israël s’est réveillé sous le choc d’un horrible attentat. Les journaux se sont remplis de photos poignantes et de titres accrocheurs sur “l’enfant qui grandira sans sa mère”, les médias ont diffusé en boucle les mêmes informations, publié des images et des interviews, frôlant parfois la limite de l’indécence, avec les proches des victimes.

Puis, quand les mots se sont fait trop lourds et insupportables, les radios ont diffusé des chansons en hébreu de ce genre bien particulier, réservé au Yom Hazikaron et aux jours d’attentats. Avant de changer de sujet, pour que la “vie continue”, selon l’expression consacrée… Mais pour les familles endeuillées, la vie ne continuera plus jamais comme avant.

Pourquoi acceptons-nous cette réalité comme allant de soi ? Sommes-nous condamnés à vivre sous la menace permanente des attaques terroristes et à ne trouver un semblant de vie “normale” qu’entre deux attentats ? Est-ce pour cela que nous avons créé un Etat et mis fin aux siècles de l’exil ? Etait-ce pour subir à nouveau des pogromes, comme dans la Russie des tsars ou dans l’Algérie coloniale ?

Puah Rakovski, militante sioniste et pour les droits des femmes, raconte dans son très beau livre autobiographique, Mémoires d’une révolutionnaire juive, le sentiment de désespoir qui l’envahit après le pogrome de 1921 à Jaffa, qui fit plusieurs dizaines de mort, parmi lesquels l’écrivain Yossef Haïm Brenner.

“Terriblement désespérée, moralement abattue, je me sentais absolument incapable d’accepter l’idée que je venais de vivre un pogrome en terre d’Israël… J’en avais vu de nombreux dans ma ville natale de Bialystok, et à Varsovie et à Siedlce ; mais un pogrome qui se déroulait ici, en Eretz-Israël ? Comment était-ce possible ? Il ne pouvait rien arriver de pire ! C’était le massacre de nos rêves et de nos espoirs, le massacre de nos années d’efforts et du mouvement sioniste dans son intégralité que ce pogrome”.

La première nécessité, face au crime antijuif, c’est comme l’a bien compris Puah Rakovski, de rétablir la réalité des mots. Les “émeutes de 1921”, que l’historiographie sioniste désigne pudiquement par l’expression d’”événements de 1921” (tout comme les “événements de 1929”) sont en réalité de véritables pogromes. Cet emploi euphémistique du mot “événements” pour décrire les pogromes de 1921 et de 1929 tient sans doute au fait que ceux-ci ont fait voler en éclats plusieurs mythes de l’histoire du Yishouv – la collectivité juive pré-étatique. Le premier était celui d’un changement radical de la condition juive, et le second celui de la “coexistence” judéo-arabe. (1)

Le sentiment de désespoir et de révolte exprimé il y a bientôt un siècle par une femme juive courageuse, qui refuse la fatalité de l’assassinat de Juifs en terre d’Israël, doit nous servir d’inspiration face à la réalité dérangeante à laquelle nous nous sommes trop facilement habitués depuis lors.

“Il y a pire qu’une âme perverse”, écrivait Péguy, “c’est une âme habituée”. Il nous est interdit de nous “habituer” à voir des Juifs – femmes, enfants, vieillards, hommes, civils ou militaires – assassinés en terre d’Israël parce qu’ils sont Juifs. Non seulement parce que cela heurte notre sentiment moral immanent, mais aussi et surtout, parce que cela atteint l’image de Dieu en nous, le “Tselem”.

Le terrorisme arabe et la Profanation du Nom

Le sentiment de révolte exprimé par Puah Rakovski après les pogromes arabes de 1921 n’était pas seulement celui d’une femme sioniste, qui a consacré sa vie à la construction de notre pays. Il était avant tout celui d’une Juive élevée dans la tradition, saisie d’effroi devant la “Profanation du Nom” (Hilloul ha-Shem) que représentait à ses yeux un pogrome en terre d’Israël.

Que dirait-elle aujourd’hui, quand Israël est devenu un Etat fort et puissant, disposant de la “plus puissante armée du Moyen-Orient” et capable d’affronter la menace nucléaire de l’Iran des Ayatollahs, mais souvent incapable de protéger ses citoyens dans leurs maisons et sur leurs lieux de travail ?

Le mythe de la coexistence judéo-arabe est le pendant – ou l’envers – d’un autre mythe, tout aussi mensonger et potentiellement destructeur : celui de la séparation. “Eux là-bas et nous ici”, comme affirment les partisans d’un Etat palestinien judenrein.

Du point de vue politique et militaire, les deux mythes sont tout aussi dangereux. Nous ne pouvons pas nous “séparer” des Arabes, et chaque retrait unilatéral fondé sur l’idée de séparation, à Gaza comme au Sud-Liban, se traduit par le renforcement de nos pires ennemis (le Hamas dans le premier cas, le Hezbollah dans le second). Nous sommes condamnés à vivre au milieu d’eux, ilôt juif dans un océan arabe.

Mais nous ne pouvons pas non plus promouvoir l’idée de coexistence, comme un principe abstrait, en oubliant qui sont nos voisins. C’est sans doute la leçon essentielle, terrible et amère, de l’attentat de Barkan. La zone industrielle de Barkan était certes un modèle, économique et humain, fondé sur l’idée que Juifs et Arabes pouvaient travailler côte à côte, en partageant la même aspiration à gagner leur vie.

Ce modèle a fonctionné pendant trente-cinq ans. Jusqu’au jour où un employé arabe palestinien est venu un matin, armé d’un fusil automatique, et a tiré à bout portant sur deux de ses collègues, aux côtés desquels il avait travaillé jusqu’à la veille.

Comme l’écrit justement Freddy Eytan, “Comment ne pas être révolté par l’ingratitude mortelle de ces ouvriers qui tuent de sang-froid leurs propres employeurs ? Comment pouvoir gérer l’emploi de dizaines de milliers de Palestiniens dans des entreprises israéliennes en risquant quotidiennement des actes terroristes ? Refuser un travail à un père de famille pourrait peut-être l’inciter à la haine et au désespoir, mais l’embaucher en risquant sa propre vie serait-ce une meilleure solution ?” (2)

Cet attentat tragique ressemble à des milliers d’autres attaques commises par des Arabes contre leurs voisins juifs, en Algérie, en Eretz-Israël (avant et après 1948) et même en France, où la plupart des attentats anti-juifs des dernières années sont le fait de voisins des victimes.

A Barkan, l’attentat horrible qui a coûté la vie à Kim Levengrond et Ziv Hajbi n’a pas seulement tué deux personnes – deux mondes – fauchées au seuil de leur vie adulte, laissant derrière eux des enfants orphelins, des conjoints et des familles éplorées, à jamais meurtries. C’est aussi un mythe politique qui a volé en éclats dans le feu et le sang : celui de la coexistence pacifique.

(1) Sur les pogromes de 1921, 1929 et 1936, voir notamment le bon article (en anglais) de R. Hollander, https://www.camera.org/article/anti-jewish-violence-in-pre-state-palestine-1929-massacres/

(2) Freddy Eytan, « La coexistence avec les Palestiniens et une interview manipulée », Le CAPE de Jérusalem, publié le 8 octobre 2018 : http://jcpa-lecape.org/la-coexistence-avec-les-palestiniens-et-une-interview-manipulee/