Latifa Ibn Zlaten a reçu le prix Citoyenne 2018 au cours du dîner annuel du Printemps républicain, le 4 juillet dernier. Contrairement aux années précédentes, ce prix a déclenché un tollé. Pourquoi ? Gilles Clavreul, ex-préfet et ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), assure s’en féliciter car cela a permis, dit-il, de « faire bouger les lignes ». Jusque-là, le prix de la Laïcité n’avait guère suscité de remous.

LIZ, une icône

LIZ, c’est le surnom de Latifa Ibn Zlaten, mais ce qui a fait des vagues, c’est le foulard de Latifa, la mère du sous-officier Imad Ibn Zlaten, la première des victimes de Mohamed Merah. Perdre un enfant est un drame insoutenable, qui réduit chacun au silence. Depuis ce jour funeste de mars 2012, nul n’a vu Latifa tête nue dans l’espace public.

On connaît tous son visage soigné, entouré d’un foulard noir et blanc, qui laisse juste entrevoir la racine des cheveux, serré autour du col, ses manches longues, ses stricts pantalons noirs, et sa voix douce. Personne ne semble lui avoir demandé si elle portait un foulard avant le drame. Elle affectionne les couleurs neutres, le noir et le bleu marine, le gris.  Cette sobriété s’est imposée. C’est l’image d’une mater dolorosa, pas celle d’une Marianne.

Depuis que son association a vu le jour, un mois après la mort d’Imad, Latifa sillonne inlassablement la France, visite les écoles, les prisons, les associations, va à la rencontre des jeunes des quartiers difficiles pour les détourner de la « radicalisation islamiste » qu’elle appelle « une secte ». Le terrain, elle connaît. Elle peut dire précisément le nombre de jeunes qu’elle a rencontrés – ils sont plusieurs milliers. Elle leur parle inlassablement de son amour pour la France, pour le Maroc et pour sa religion, des études qu’il faut faire, et elle les écoute. L’islam n’est pas une religion de haine, leur dit-elle. Et peu à peu, sa popularité quasi-unanime lui a ouvert toutes les portes.

Latifa dans l’arène

Mais la vie politique, c’est autre chose. Les débats à l’Assemblée sont souvent violents, c’est une arène où tous les coups sont permis. On se souvient des attaques antisémites ignobles dont Simone Veil fit l’objet lors des débats pour la légalisation de l’avortement en 1974, trente ans après la Shoah.

Or en 2015, certains à gauche semblaient caresser l’idée de lancer Latifa Ibn Zlaten dans cette fameuse « arène politique ».   A gauche, difficile d’oublier ce 8 décembre 2015 où Latifa, invitée par Jean Glavany, député des Hautes-Pyrénées, à prendre la parole dans le cadre des 6èmes Rencontres de la laïcité dans une annexe de l’Assemblée Nationale, se fit huer en raison de son foulard. Ce n’est pas un voile, mais un foulard, tenta d’expliquer Latifa dans le brouhaha. Même si rien ne lui fait peur, l’invitée s’était sentie agressée et meurtrie, et elle avait préféré quitter la salle.

Le dialogue interreligieux n’est pas la laïcité

Comment ne pas respecter cette Mère Courage qui a veillé à donner une solide instruction à ses cinq enfants ? Née à Tétouan en 1960, elle eut une enfance difficile dans l’enclave espagnole de Ceuta. Arrivée en France à 17 ans pour rejoindre son mari Ahmed, cheminot, elle s’est établie en Normandie. Au moment de l’assassinat de son fils, elle travaillait comme surveillante au musée des Beaux-Arts de Rouen.

Elle se revendique française, musulmane et marocaine. Quand Samuel Sandler parle du dialogue interreligieux lors d’une interview à La Vie, un mois après le carnage de l’école juive d’Ozar Hatorah de Toulouse, le 19 mars, on lui prête une oreille distraite. Pourtant, il a perdu son fils Jonathan, rabbin, 30 ans, et deux petits-enfants Arieh, 5 ans, Gabriel, 4 ans — tués avec Myriam Monsenego, 7 ans.

Mais quand Latifa apparaît sur les photos au coté de M. Sandler, c’est elle, avec son foulard, qui symbolise ce dialogue interreligieux. Dès 2014, le CRIF honore son action en présence de Manuel Valls. L’année suivante, on la voit allumer une bougie à la synagogue de la Victoire en hommage aux victimes de l’attentat de Charlie Hebdo et de l’Hypercacher. Elle a aussi rencontré, dit-elle, le père Hamel assassiné dans son église de Saint-Etienne-du Rouvray en juillet 2016. Un an plus tard, le journal La Vie relate, photo à l’appui, une rencontre entre Latifa et sœur Danièle Delafosse, qui était dans l’église au moment de l’assassinat.

Le dialogue interreligieux a connu de grandes heures en France avec des intellectuels tels que Jacques Nantet, André Chouraqui, le père Michel Riquet, prêtre jésuite de renom, et Hamza Boubakeur, l’ancien recteur de la Mosquée de Paris. Ils ont créé en 1967 la Fraternité d’Abraham, afin de poursuivre la réflexion engagée par Vatican II. Leur démarche n’a jamais empiété sur le terrain de la laïcité. « Je suis un enfant de la laïque, répète inlassablement le grand-rabbin Alain Goldmann, un habitué de ces rencontres. Notre religion y a parfaitement sa place. »

Quand le dialogue interreligieux piétine la laïcité

Or on ne saurait en dire autant de l’Hospitalité d’Abraham, une petite association lyonnaise, présidée par le père Christian Delorme, et qui malgré la similitude des noms, n’a rien à voir avec son prestigieux prédécesseur. C’est le père Delorme qui a eu l’idée de présenter la candidature de Latifa Ibn Zlaten pour le prix Nobel. Il fait partie de son comité de soutien de même qu’une dizaine de députés PS et LREM du Rhône.

En tout dernier sur la liste apparaît le nom de Samuel Grzybowski, fondateur de Coexister. Jean-Louis Bianco a sorti un livre en 2015  avec Samuel Grzybowski (et Lylia Bouzar) L’après Charlie : 20 questions pour en débattre sans tabou. Mais après les attentats de novembre 2015, quand Samuel publie un appel, la signature du directeur de l’Observatoire de la Laïcité côtoie malencontreusement celle de Nabil Ennasri, un proche du CCIF (Collectif contre l’Islamophobie en France)… tendance frères Ramadan.

Issu d’une famille pratiquante (son père est journaliste à La Vie), Samuel est « plus proche de l’Eglise que de l’Elysée et du Crif, » résume Caroline Fourest (Le Monde, 25/01/2016), qui précise : « Coexister fait partie du réseau ‘Global Interfaith Youth Network-Religion for Peace,’ une organisation fondée à l’Université catholique de Louvain pour faciliter la résolution des conflits grâce au religieux. » Laïcité, dites-vous ? Elle poursuit : « Sa présidente honoraire en 2015 était Meherzia Labidi, ancienne députée du mouvement islamiste Ennahdha en Tunisie… Tendance Frères musulmans. »

En somme, les représentants du monde religieux les moins laïques ont fait de LIZ leur égérie, y compris ceux qui pactisent avec des « islamistes radicaux ». Latifa affirmait au Bondy Blog, après l’épisode à l’Assemblée : « On peut défendre la laïcité, avec le foulard, avec la kippa, avec la croix. » Vraiment ? Confondre laïcité et pensée œcuménique, c’est un bel exemple de tolérance… religieuse. Mais ceux qui se battent au nom de la laïcité n’ont-ils pas à cœur de défendre notre précieux héritage, un espace public neutre, où chacun a sa place à égalité, sans surenchère, avec ou sans religion ?