Le 11 mars 2012, Imad Ibn Ziaten, Maréchal des Logis chef au 1er régiment du train parachutiste de Francazal, à côté de Toulouse, est assassiné par Mohamed Merah. Il sera la première des sept victimes du terroriste abattu par la police quelques jours plus tard.

Entre temps, ce dernier aura exécuté deux autres militaires également parachutistes : Abel Chennouf et Mohamed Legouad le 15 mars à Montauban, avant de s’en prendre le 19 mars à l’école juive Otsar haTorah de Toulouse où il a massacré Jonathan Sandler, le directeur, Gabriel et Arié ses enfants de 4 et 5 ans, ainsi que la petite Myriam Monsonego de 8 ans tirée par les cheveux et abattue d’une balle dans la tête.

En face de cette tragédie (qui s’est hélas reproduite en janvier 2015 à Paris et à Vincennes), est apparue la figure de la mère de la première victime de Merah, Latifa Ibn Ziaten, 52 ans à l’époque, épouse d’un cheminot de la SNCF, Ahmed.

Le couple d’origine marocaine avait en tout cinq enfants, quatre garçons (dont Imad) et une fille. Au lieu de rester prostrée dans son deuil, comme on aurait compris qu’elle le fasse, Latifa Ibn Ziaten va se rendre tout d’abord à Toulouse dans la cité où le meurtrier de son fils a grandi pour y découvrir que là-bas, il est considéré par les jeunes comme un « martyr de l’islam ». Elle est tellement choquée par cette découverte que 40 jours plus tard, elle va créer l’association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix » dont l’objet est de venir en aide aux jeunes des quartiers « difficiles » et de promouvoir la laïcité et le dialogue interreligieux.

Parrainée par l’acteur Jamel Debbouze, l’association est hébergée par la mairie du 4ème arrondissement de Paris, et reçoit une subvention du ministère de l’Education Nationale.

Latifa, en véritable « mère courage » du 21e siècle, oppose à la violence qu’elle a vécue dans la chair de sa chair une démarche faite de pédagogie et d’amour.

Elle sillonne écoles et prisons pour mineurs pour témoigner auprès des jeunes, échanger avec les parents. Leur dire « qu’on peut vivre ensemble malgré nos différences », combien « il est important de respecter l’école et les professeurs. A la fin, vous aurez quelque chose dans la tête et dans les mains : un diplôme. Vous êtes l’avenir de la France, c’est très important ».

Lors d’une visite dans une école du Val d’Oise, une journaliste de Libération, Marie Piquemal, rapporte la scène suivante.

Latifa Ibn Ziaten interroge son auditoire : « Dites-moi, vous êtes tous français ici ? » Non, affirme la salle d’une voix. « Mais si, vous êtes des Français ! Chacun d’entre vous a ses origines, et c’est une force. Mais votre identité, c’est la France. Il faut en être fier. J’en suis fière, mon fils l’était aussi. C’était un soldat de la République.» Au fond de la classe, Walid, un petit bout d’homme de 14 ans à lunettes demande : « Et le djihadisme, madame ?» « Faire le jihad, ce n’est pas tuer, réplique-t-elle. Ce que je fais devant vous, c’est un djihad. Un combat pour le vivre ensemble. »

Depuis, Latifa n’a cessé de mettre son association et sa personne au service des rencontres humaines et de gestes symboliques. Ainsi, en janvier dernier, elle fut la seule femme musulmane voilée présente à la synagogue de la rue de la Victoire lors de l’office en hommage aux dix-sept victimes des attentats de Charlie Hebdo et du magasin Hyper Cacher de Vincennes.

Elle y alluma une des bougies symbolisant les âmes de ces hommes et femmes ayant perdu la vie si tragiquement. Plus récemment encore, en ce mois d’avril où nous nous trouvons, elle a emmené en Israël et dans les territoires palestiniens dix-sept jeunes du Val d’Oise. Cette véritable gageure dans les moments que nous vivons, Latifa Ibn Ziaten l’a voulue pour « faire tomber tous les préjugés sur une région du monde qui alimente de nombreux fantasmes, notamment au sein d’une partie de la jeunesse française. »

Dans le Times of Israël du 28 avril 2015, Illana Attali rapporte avec beaucoup de chaleur et d’émotion ce voyage unique et, espérons-le, précurseur de ce groupe de jeunes.

Je me permets de citer quelques extraits de son reportage.

« Les 17 jeunes ambassadeurs du vivre-ensemble ont parcouru le pays tels de véritables missionnaires, l’esprit grand ouvert. Sharyse, Hassan, Eva, Walid, Rose, Hadj-kacen et les autres ont arpenté les rues de Jérusalem, d’Akko, d’Abu Gosh, se sont rendus dans le village bédouin de Kàabiya, ont visité les lieux des trois grandes religions monothéistes. Ils se sont recueillis au mémorial de Yad Vashem et sur la tombe d’Yitzhak Rabin. Ils ont échangé avec de jeunes écoliers israéliens et palestiniens, des habitants de Ramallah, de jeunes palestiniens des villages de Belaine et d’Abu Saleh. […]

« A la télé je ne voyais que Gaza. La Palestine et Israël, pour moi c’était Gaza. J’imaginais que tout Israël c’était du sable, des maisons en ruines. D’abord, c’est faux, c’est un pays magnifique, explique Sharyse, 15 ans, élève du collège Jean Lurçat à Sarcelles, et puis il faut arrêter d’imaginer que c’est la guerre à tous les coins de rue ! On était à Jérusalem par exemple, un Juif passe, croise un musulman, ben il ne se passe rien, ils ne s’étranglent pas, ne s’insultent pas ! »

« Depuis la France, on parle de guerre de religions, de tensions, de conflits. Moi, je garde une image en tête, le moment où je suis sortie de l’Église du Saint Sépulcre, j’ai entendu le muezzin appeler à la prière et j’ai vu des juifs prier dans une synagogue tout près. Il y a de l’harmonie et de la cohabitation. Et si on peut le faire ici, pourquoi on ne pourrait pas le faire en France ? » se demande Walid. […] Latifa explique entendre systématiquement des jeunes parler de la Palestine, des « Juifs qui y tuent des Arabes» comme d’une justification pour prendre pour cible les juifs en France ou ailleurs dans le monde, comme une justification à un antisémitisme virulent et mortifère.

Par le biais de ce voyage, elle a voulu déconstruire ce schéma de pensée fondé sur l’ignorance et la propagande de certaines sphères. Et elle est allée plus loin encore, en emmenant ces jeunes au musée Yad Vashem : « Je voulais leur montrer jusqu’où pouvait mener la haine. Ils ont été bouleversés. Je leur ai dit de faire passer le message, de dire ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont vécu. Je crois qu’ils le feront. Je crois qu’on a réussi. »

Et Illana Attali conclut : Oui madame, vous avez réussi. »

Depuis quelques années, la France vit dans un climat délétère où les vieux démons se réveillent. Ils ont pour nom : antisémitisme, racisme, xénophobie, intolérance et, plus récemment, islamophobie.

La situation économique intérieure de notre pays, mais aussi la situation internationale, exacerbe ces démons. Rares sont les femmes et les hommes capables de garder raison face à des phénomènes somme toute récurrents à chaque génération.

La posture d’une femme telle que Latifa Ibn Ziaten, pourtant atteinte dans ce qu’une mère a de plus cher, est un exemple lumineux et réconfortant. Il doit être pour nous tous une source d’inspiration.

Nous devons l’aider dans sa démarche vaillante de femme inspirée par les plus hautes valeurs de l’humanité. Qu’elle soit musulmane, de la religion du meurtrier de son fils et de sa victime, ajoute encore à la portée de son action.

Elle vient nous dire ce qu’est le véritable djihad, à savoir un combat sur soi-même pour toujours s’améliorer. Elle vient réduire à néant les pseudo-théories d’un djihadisme hégémonique et meurtrier.

Cette voix-là, portée par une frêle femme, peut soulever des montagnes et contribuer à ramener la sérénité dans une société désorientée (étymologiquement : ayant perdu les vraies valeurs de l’Orient). Il suffit pour cela que nous nous fassions les porte-voix de cette héroïne malgré elle qui a fait citer par le proviseur d’un lycée qu’elle visitait ce dicton africain : « Là où on s’aime, il ne fait jamais nuit. »