Ce mois de mars marque le triste anniversaire des massacres de Montauban et de Toulouse par un terroriste dont le nom restera à tout jamais lié à une série de meurtres, sept au total, aussi horribles les uns que les autres.

– Il y a tout juste cinq ans, le 11 mars 2012, Mohamed Merah abat d’une balle dans la tête le maréchal des logis-chef Imad Ibn Ziaten du 1er régiment du train parachutiste de Montauban non sans lui avoir lancé : « Tu tues mes frères, je te tue ».

– Le 15 mars, le même Merah abat froidement deux autres militaires, Abel Chennouf, 26 ans, français catholique d’origine algérienne et Mohamed Legouad, 24 ans, français musulman d’origine algérienne. Il blesse grièvement un autre militaire, Loïc Liber, 28 ans, qui est resté tétraplégique.

– Enfin, le 19 mars à 8h du matin, Merah descend de son scooter devant l’école Otsar HaTorah de Toulouse et ouvre immédiatement le feu en direction de la cour de l’école. Sa première victime est un rabbin et professeur de l’école, Jonathan Sandler, âgé de 30 ans, abattu en dehors de l’école alors qu’il essaie de protéger du tueur ses deux jeunes fils, Gabriel, 3 ans, et Aryeh, 6 ans.

Les caméras de vidéosurveillance montrent que le tueur assassine l’un des enfants alors qu’il rampe à terre aux côtés des corps de son père et de son frère.

Il entre ensuite dans la cour et poursuit Myriam Monsonégo, la fille du directeur de l’école, Yaakov Monsonégo, âgée de 8 ans, l’attrape par les cheveux et pointe son pistolet qui s’enraie à ce moment. L’assassin change alors d’arme et tire dans la tempe de la fillette à bout portant. Il s’enfuit ensuite avec son scooter.

Latifa Ibn Ziaten

Latifa Ibn Ziaten, Crédit: Wikipédia

Tels sont les faits dans toute leur crudité et leur horreur. On sait que Merah fut à son tour abattu par la police dans son appartement où il s’était retranché et qu’il avait transformé en Fort-Chabrol.

C’était l’époque de la campagne pour l’élection présidentielle. Le président Nicolas Sarkozy, puis son successeur à l’Élysée François Hollande, rendirent de vibrants hommages aux sept victimes de Merah.

Mais, c’est sur une femme en particulier que je voudrais revenir dans ma chronique de cette semaine.

Il s’agit de Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime de ces massacres, Imad, maréchal des logis-chef du 1er régiment du train parachutiste de Montauban. Il fut enterré deux semaines plus tard dans son village natal de M’diq au Maroc.

Sa mère, ravagée par la douleur qu’on peut imaginer (ou pas), va dès lors engager une formidable croisade contre la radicalisation islamiste dans certains quartiers de grandes villes dans toute la France.

Elle crée dès 2012 :« IMAD, Association pour la Jeunesse et la Paix ». Je cite ci-après l’argumentaire de celle-ci.

« Après la mort de son fils, Latifa se rend aux Izards, une cité du nord-est de Toulouse où vivait l’assassin de son fils. Elle y croise un groupe de jeunes garçons qui traînent au pied des tours, qui l’interpellent et lui disent que « le terroriste était “un héros, un martyr de l’islam”. »

C’est alors que Latifa comprend que son devoir est de tendre la main à cette jeunesse qu’elle estime perdue et désœuvrée. Afin de faire perdurer sa mémoire et le souvenir des autres victimes, les membres de l’association se sont donné pour objectifs d’intervenir auprès des enfants et des jeunes adultes afin de :

– Œuvrer à la mise en place d’un dialogue interreligieux ;

– Prévenir des dérives sectaires de l’extrémisme ;

– Soutenir une éducation laïque et républicaine ; 

– Promouvoir la laïcité ;

– Créer un cadre public et officiel pour favoriser l’échange ».

Latifa a sillonné la France du nord au sud, de l’est à l’ouest. Elle a témoigné auprès de milliers de jeunes sans haine, sans rancune, sans esprit de vengeance. Elle force le respect de chacun d’entre nous par cette force de résilience.

Elle a décidé de faire de sa souffrance, non une flèche acérée, mais un baume sur les trop nombreuses blessures des âmes et des cœurs devant les actes de terrorisme.

Surtout, elle donne une leçon de courage et d’espérance infinies dans la bonté de l’être humain. Avec son doux visage et son sourire, parfois ses larmes, elle nous émeut tous au plus profond de nous-mêmes.

Le Juif, rabbin de surcroît, que je suis, ne peut pas, face à cette « mère courage » des temps modernes, ne pas évoquer un enseignement fondamental de la Torah.

Qui ne connaît le fameux verset du livre du Lévitique (19:18) : לא תקם ולא תטר את-בני עמך ואהבת לרעך כמוך אני יהוה dont, en général, on se contente de citer la seconde partie : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais dont on omet la première partie : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune envers les enfants de ton peuple ».

La lecture intégrale du verset nous donne donc : « Tu ne te vengeras pas et tu ne garderas pas rancune envers les enfants de ton peuple ; tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Ce verset vient nous enseigner que l’amour du prochain ne peut se pratiquer qu’à la condition préalable d’avoir expulsé de son cœur toute volonté de vengeance et tout sentiment de rancœur.

Qu’a fait Latifa Ibn Ziaten ? Elle est allée au-devant de ses jeunes coreligionnaires des banlieues défavorisées qui voyaient dans l’assassin de son fils la figure d’un martyr et, sans haine, mais avec infiniment de douceur et de persuasion, elle leur a expliqué ce qu’était Merah et qui était son fils.

Elle n’a depuis cessé de démonter la logique qui entraîne les jeunes vers le djihad. Elle leur a parlé de la République et de la fierté d’être Français. Elle leur a dit qu’il y avait d’autres moyens que la violence et la révolte pour se faire entendre.

Elle a érigé le meurtre de son fils en un signal d’alarme face à une société qui se fissure de toutes parts. Elle leur a dit tout ce que la jeune Marocaine qu’elle était lorsqu’elle est arrivée en France, ne parlant pas notre langue, avait reçu de son pays d’accueil, sans pour autant abandonner ses liens étroits avec sa patrie d’origine et y retourner régulièrement.

Pour ceux d’entre nous qui ont vu le merveilleux documentaire que lui a consacré la télévision la semaine dernière, il est impossible d’oublier les visages, les regards de ces salles et amphithéâtres bondés où elle s’est adressée à la jeunesse d’aujourd’hui, aux femmes et hommes citoyens de demain.

Merci Latifa !