Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit : les mots sont là mais au cours des deux derniers mois, je me suis occupée de beaucoup de questions sur l’identité. Ces questions m’ont fait plus penser que d’écrire. Parfois, il vaut mieux abandonner la parole écrite, pour se garder la liberté de pensée.

Ces questions font partie de ma vie d’éducatrice qui enseigne à la fois la langue et la culture, ainsi que la religion et le développement communautaire.

En travaillant avec des personnes d’âge et d’affiliation différents, je me rapproche encore plus de leurs réflexions et de leurs questions sur leur identité. Ces questions deviennent évidemment encore plus profondes en traversant des cultures et des langues et en rencontrant différentes religions.

Et elles deviennent plus profondes que jamais en prenant un taxi à Paris ! (Et moi, je prends souvent un taxi)

Le conducteur curieux

Les chauffeurs de taxi sont connus dans le monde entier comme de grands communicants. C’est vrai bien sûr si leur client montre qu’il ou elle s’intéresse à une conversation, et plus encore si l’on s’approche de la période des élections.

Le client – moi, voit ce voyage en taxi comme un moment luxueux dans la journée, juste avant de se rendre au travail (si trop tôt) ou juste avant que je sois sur le point de fermer les yeux (beaucoup trop tard). Mais cela n’a pas d’importance.

Je prends le taxi vers les grands boulevards en direction du 15e arrondissement, près du centre Beaugrenelle. La conversation sur la météo dure les deux premières minutes de notre court trajet.

Le contenu de cette conversation commence presque toujours avec cette question qui suit notre regard mutuel dans le rétroviseur au-dessus de sa tête.

D’où êtes-vous ?

Je me demande si cette question vient après qu’il a entendu mon accent étranger ou que son regard dans mes yeux sombres et ces cheveux sauvages explique que je ne suis pas d’ici ?

Je réponds sans hésiter d’où je viens. Je n’ai jamais eu de problème à dire d’où je viens. Je pense simplement que toute déclaration sur une origine différente est une invitation à un dialogue qui est si important dans notre monde d’écarts croissants entre les gens, un monde de nationalismes furieux.

Parfois, le chauffeur me demande si je suis du Liban, ou d’Afrique du Nord, ou de l’Italie ou de l’Espagne. Personne ne me demande jamais si je suis d’Israël.

Et moi, après ma révélation d’origine, j’ai une réponse qui essaie désespérément d’être flatteuse. Pour déclarer qu’il n’y a pas de mauvais sentiment entre le conducteur, souvent d’origine nord-africaine (mais pas toujours) et cette femme qui vient de la terre sémite.

Une réponse  par exemple : « Les meilleurs amis de mon père sont juifs ». Ou si le conducteur a plus de 60 ans : « Mes meilleurs amis d’enfance sont les Juifs, Shalom ».

Cette question ouvre une conversation qui m’amène du Louvre à Orsay par les rues de Casblanca ou de Marakesh, à travers des souvenirs d’un jeu de Shesh Besh et d’une tajine commune géante. Je pense intuitivement : est-ce que ma déclaration d’identité israélienne veut dire automatiquement que je suis juive ?

Près de la tour Eiffel, nous changerons notre sujet de conversation pour les prochaines élections, car il ressent visiblement le besoin de sympathiser avec mon statut d’immigrant.

Circuler en voiture à Paris pendant les heures de pointe, en discutant ces questions importantes sur l’identité avec une immigrante, exige beaucoup de créativité.

Il me dit que nous, les juifs, sommes ceux en qui il a confiance pour ne pas voter pour Marine Le Pen. Je pense encore à moi-même et mon statut qui ne me permet pas de voter ici, en France. Mon handicap social qui ne me laisse que le droit d’écrire.

Une femme juive socialement handicapée conduite par un chauffeur musulman qui l’amène à réfléchir encore et encore sur son identité. Cette limite d’expérience démocratique imposée par mon statut  d’immigrante  me rend beaucoup plus humble ces dernières années.

Le handicap linguistique en arrivant en France a gardé ma bouche fermée pendant un certain temps. Pas un choix, mais une réalité. Il faut écouter les gens dans la rue, le boulanger local, l’enfant au travail qui pose une question.

L’écoute obligatoire pour apprendre la langue : le manque de mots pour expliquer certaines émotions, tout cela me met dans un endroit qui était étrange pour moi depuis de nombreuses années dans ma langue maternelle. Mes amis se moquent de moi pour mon interminable bavardage. Aussi bien, ils apprécient ma compétence de communicatrice.

Ici, en France, je devais me transformer en une autre Revital. La communicante qui pendant la première année a utilisé des gestes plus que des mots. Ces gestes étaient pour moi parfois de petits miracles qui ont réussi à expliquer ce que je voulais dire, ce que je souhaite et, plus tard, ce que je pense.

Des milliers de kilomètres et des milliers d’années plus tôt un autre homme a dû découvrir l’humilité, lorsque Dieu lui a demandé de devenir un leader, d’unir une nation qui ne savait pas encore qu’elle pourrait devenir Une. D’un peuple qui ne savait pas qu’ils avaient le droit d’être un peuple. Des humains qui ont perdu leur droit naturel à la liberté, puisqu’ils étaient des esclaves

Je n’ai pas l’intention bien sûr de comparer la vie de Moise, un grand héros de l’histoire hébraïque, et la mienne, une femme sympathique mais pas totalement héroïque de Tel Aviv. Nos missions étaient différentes bien sûr, comme notre place dans l’histoire.

Mais les éducateurs encouragent toujours leurs élèves à aborder les textes lorsqu’ils ont des questions. Et l’histoire de Moïse et ses défis personnels me fascine toujours.

Le leader humble

 כב וַתֵּלֶד בֵּן, וַיִּקְרָא אֶת-שְׁמוֹ גֵּרְשֹׁם: כִּי אָמַר–גֵּר הָיִיתִי, בְּאֶרֶץ נָכְרִיָּה.
Elle enfanta un fils, qu’il nomma Gersom, en disant: « Je suis un émigré sur une terre étrangère. » Exode, 2:22

J’ai lu plusieurs fois les textes de l’Exode, en trouvant toujours des détails différents sur les aventures de Moïse et de Bney Israël.

Dans ce verset, Moise se déclare comme un étranger en terre étrangère, il répète qu’il est un immigrant, une personne d’une culture différente qui vit dans un pays étranger. Une répétition intéressante pour quelques raisons.

Moïse était un fils de la famille Levy. Il faisait partie des hébreu mais il est né en Egypte. De plus il a été élevé par la fille de Pharaon. À bien des égards, il était moins étranger à la culture égyptienne que les autres immigrants, ou que ceux qui ont grandi dans leur famille hébraïque.

Je me demande pourquoi était-il si important pour lui de déclarer si fort cette identité d’étranger, au point qu’il a marqué cette expérience avec le nom de son fils, Gershom.

Je dois admettre aussi que, marié à un homme appelé Gershom, un homme converti d’origine allemande, m’invite à chercher plus loin le sens de ce verset et la question de l’identité que je partage avec Moïse.

Une énorme question sur l’identité d’un homme qui est sur le point de prendre un groupe de personnes pour un voyage de recherche d’identité.

Une question formidable aussi pour moi, éducatrice qui gère un Talmud Torah de la communauté libérale. Une communauté qui bien évidement s’interroge toujours sur les questions d’identité.

יא וַיֹּאמֶר מֹשֶׁה, אֶל-הָאֱלֹהִים, מִי אָנֹכִי, כִּי אֵלֵךְ אֶל-פַּרְעֹה; וְכִי אוֹצִיא אֶת-בְּנֵי יִשְׂרָאֵל, מִמִּצְרָיִם.
Moïse- dit au Seigneur: « Qui suis-je, pour aborder Pharaon et pour faire sortir les enfants d’Israël d’Égypte ? » Exode 3:11

Rachi pause une question :  Qui suis-je : quelle importance ai-je pour parler aux rois ? Et pour faire sortir les enfants d’Israël : et même si j’ai une importance, en quoi Israël a-t-il mérité que Tu accomplisses pour lui un miracle et que je les sorte d’Egypte ?

Je constate que les cas de Moïse et moi-même reflètent un problème avec la langue et la communication. Une difficulté à communiquer s’explique par différentes raisons.

Moise avait, selon le texte, un bégaiement. Et comme écrit, il a été  Kvad Pe – כבד פה, la bouche lourde. Cela ne laisse pas non plus oublier le fait qu’il a vécu entre les cultures et les langues, entre le monde de l’Egypte et la vie humble d’un berger.

Je peux témoigner de première main que cette dualité peut créer un problème de communication, même pour un leader naturel (comme il a été choisi par Dieu pour des qualités qu’il avait, et la connaissance des coulisses du pouvoir).

Mais ce défi de la transmission d’un message conduit Moise à devenir plus humble et à observer ce qui se passe autour de lui, quelqu’un de plus sensible aux fautes qu’il avait vu.

Cette humilité fut son premier miracle. Sa capacité à transférer un message par les gestes (et l’aide de Dieu) et non pas seulement par les paroles, l’humilité et la persistance de la transmission. 

Cette humilité l’a aidé à passer 40 ans dans le désert avec le B’nai Israël et ses défis, et à entretenir un dialogue avec Pharaon, qui était considéré comme proche de Dieu.

En cette période électorale, la question de l’humilité des candidats à diriger le monde est évidente… Moïse est un chef qui maîtrise l’art du leadership, en étant tout ce qui est représenté aujourd’hui comme un défaut dans notre société moderne.

Mais je n’écrit pas principalement sur la politique, même si je ne peux pas ignorer la réalité, mais je veux simplement insister sur cette qualité, qui devient de plus en plus rare non seulement en politique. L’humilité naturelle des grands leaders.

L’artiste honnête

Il y a un mois, Israël a perdu un artiste qui selon beaucoup d’Israéliens, avait une humilité presque divine. Humble mais créatif, spirituel mais très réaliste, simple mais profond.

Un fils d’une famille dont beaucoup des enfants sont des artistes, de nombreux musiciens. Meir Banai a chanté les histoires des gens, la vie, notre identité et notre esprit. Ses chansons se rapprochent des prières. Sa spiritualité était aussi profonde que son talent musical, et beaucoup de ses chansons se développent progressivement dans notre âme à mesure que nous vieillissons.

Une de ses premières chansons, populaire en Israël dans les années 1980, semble si naïve aujourd’hui, mais sa simplicité est toujours pertinente ! Le mot Emouna qui se répète dans le refrain m’avait fait réfléchir à nouveau sur le sens de cette chanson et du programme d’étude que je donne cette année, Sciences PO Emouna.

Un programme que je présenterai dans un autre article, mais qui me permettra de poser des questions d’identité, les miennes, en miroir d’autres identités, d’autres élèves.

Je traduis seulement une partie de cette chanson (j’espère en gardant le sens des paroles originales) et l’amour infini de la vie de Meir Banai. Un homme humble a la recherche d’Amour et de la paix. J’ai trouvé que dans cette vidé, la langue des signes explique mieux à quel point il est important de rester positif et humble en parlant les gestes plus que les paroles en voix haut

La chanson de Shafshaf : MEIR BANAI

Ce que je suis, je suis seulement humain,
Je vis et travaille comme tout le monde,
Je vois l’avenir et je pense toujours
Que l’intention nous donne l’espoir.

Je ne comprends pas ce qui se passe et je pense,
Qui entend ce qu’il y a dans le cœur.
Je vois l’avenir et je pense toujours
Que l’intention nous donne l’espoir.

Et si nous regardons seulement, si nous ne sommes pas effrayés,
Et si nous montrons au monde, qu’ensemble, nous sommes tout,
Donc, ensemble, oui, nous allons ensemble,
Oui nous allons ensemble vers la lumière.
Ensemble est le temps ensemble,
Et avec toi, ensemble, nous aimons.

שהכוונה נותנת אמונה

SHIRO SHEL SHAFSHAF – SIGNES

SHIRO SHEL SHFSHAF / FILM SHOVRIM