C’était le mois dernier, quelque part en Europe. Une parlementaire, qui prétend se situer aux antipodes de Marine Le Pen, m’avouait sa fascination pour « Zero Dark Thirty », la fresque hollywoodienne sur la traque de Ben Laden. Je lui exprimais mon dégoût pour cette infâme apologie de la torture, pratiquée impunément par la CIA, sous couvert de « guerre globale contre la terreur ». Nous nous quittâmes en très mauvais termes.

Je n’en ai que plus de plaisir à rendre hommage à une autre parlementaire, américaine cette fois : Dianne Feinstein, son énergie intacte à 81 ans, est sénatrice de Californie depuis 1992, après avoir été maire de San Francisco. Elle a présidé la commission du renseignement du Sénat qui a rendu le 9 décembre un rapport de plus six mille pages sur « le programme de détention et d’interrogatoire de la CIA ».

Feinstein n’a rien d’une « colombe » et elle a même accusé Snowden de « trahison » lors des révélations hautement médiatisées de cet ancien agent du renseignement américain. Mais elle croit profondément à l’Etat de droit et elle a tenu tête à d’invraisemblables pressions pour mener à terme son investigation.

L’extrait rendu public du rapport, long de quelque cinq cent pages, est en effet accablant. Les traitements barbares infligés par la CIA à ses détenus vont en effet bien au-delà des simulacres de noyade (waterboarding) dont on connaissait déjà le caractère systématique. Les brutalités infligées aux prisonniers s’accompagnaient d’humiliations physiques, notamment l’obligation de conserver ses excréments dans des couches pour adultes.

Le cas d’au moins un détenu mort d’hypothermie est rapporté. Mais vu l’ampleur de la destruction systématique des preuves de sévices dont le rapport fait état, on peut craindre qu’un tel cas de mort sous la torture ne soit pas isolé.

Afin de soustraire les tortionnaires à la justice américaine, la CIA avait ouvert, entre 2002 et 2006, toute une série de sites clandestins de détention et d’interrogatoire dans des pays « amis ».

Le rapport confirme, en les désignant par des équivalences limpides de couleur, que l’Afghanistan, la Thaïlande, la Pologne, la Roumanie et la Lituanie étaient intégrés à ce véritable archipel de la torture.

On s’étonne que d’autre pays, notamment dans le monde arabe, ne soient pas mentionnés. L’Egypte du président Moubarak a en effet contribué à cet archipel. Le général Mohammed Farid al-Tuhamy dirigeait alors les renseignements militaires, avec pour protégé l’ambitieux Abdelfattah Sissi. La « guerre globale contre la terreur » avait permis à la dictature égyptienne de légitimer sa répression débridée de toute contestation intérieure.

Sissi est aujourd’hui président. Tuhamy, devenu le patron des renseignements généraux, donc l’homme le plus puissant d’Egypte après le chef de l’Etat, prône la liquidation physique de l’opposition islamiste. Quant à Moubarak, il a été acquitté des crimes commis durant la révolution de janvier-février 2011.

L’Egypte est pourtant confrontée aujourd’hui à une menace jihadiste sans précédent, surtout depuis le ralliement à Abou Bakr al-Baghdadi du plus puissant groupe du Sinaï, Ansar Beit Maqdis (« les Partisans de Jérusalem »). Cela ne saurait surprendre que les pseudo-réalistes, qui ne sont que d’irresponsables criminels, selon qui la fin (anti-terroriste) justifie les moyens (et donc la torture).

Si le rapport Feinstein prouve une chose, c’est que la torture, outre le fait qu’elle est moralement condamnable, est tout simplement inefficace. Sur la masse des six millions de documents analysés, la commission d’enquête du Sénat n’a pas pu trouver une seule information recueillie sous la torture qui aurait pu éviter un attentat ou faciliter l’arrestation d’un haut dirigeant d’Al-Qaida, a fortiori Ben Laden.

En revanche, les images de Guantanamo ont grandement facilité le recrutement et la propagande d’Al-Qaida. L’archipel de la torture a servi directement le renforcement de son ennemi désigné. Ces leçons du rapport Feinstein devraient être méditées à l’heure où des voix s’élèvent pour prôner le rapprochement avec Assad contre Baghdadi.

Dictateurs et jihadistes sont les deux faces du même monstre et il est dès lors illusoire de les poser en alternative l’un à l’autre. Si l’on ménage les despotes, on entretient les terroristes, ainsi que la Syrie l’a montré depuis près de quatre ans.

La torture n’est pas seulement un crime, c’est une faute. La justice peut ne jamais parvenir à sanctionner tel ou tel crime, mais les fautes se paient toujours. Parfois avec le sang des autres.