Riad Sattouf, du haut de ses 36 ans, collectionne les récompenses les plus prestigieuses. Dessinateur très populaire, il a décroché en 2010 le Fauve d’Or, prix du meilleur album de BD, décerné au festival d’Angoulême, le « Cannes » du neuvième art.

Mais il a aussi remporté le César du meilleur premier film en 2009 pour « Les Beaux Gosses », hilarante comédie sur les déboires de l’adolescence, largement tournée à Rennes.

Cela fait dix ans que Sattouf publie chaque semaine dans Charlie-Hebdo les vignettes de sa « Vie secrète des jeunes », vision décalée et troublante des bobos parisiens comme de leurs compagnons de terrasse (ou de métro).

Le second film de Sattouf, « Jacky au royaume des filles », inventait un monde inversé d’hommes opprimés dans leur voile intégral par un matriarcat dictatorial.

Tourné en Géorgie, dans la ville natale de Staline (Gori), le film a sans doute pâti de la querelle française sur le genre : 150 000 spectateurs, soit six fois moins que « Les Beaux Gosses », au budget bien plus modeste, c’est une vraie déception.

J’ai pour ma part apprécié la rage jubilatoire avec laquelle Sattouf met en pièce les clichés sexistes, mais j’étais souvent seul à rire dans le noir de mon cinéma de quartier.

J’attendais avec impatience « L’Arabe du futur », la dernière BD de Riad Sattouf, qui vient d’être publié chez Allary éditions.

J’avais en effet adoré « Ma circoncision », le précédent album autobiographique de Sattouf, sorti en 2004, et réédité depuis par l’Association.

Le dessinateur y racontait les affres de sa circoncision, vécue dans un village syrien de la campagne de Homs, où les jeunes croient par cette cérémonie… se distinguer des Israéliens !

Le sous-titre de « L’Arabe du futur » est « une jeunesse au Moyen-Orient 1978-84 » et l’album couvre donc les six premières années du petit Riad, dont les cheveux blonds font la joie des dames de tous âges. En revanche, gamins et barbons associent cette chevelure dorée aux « Juifs », ce qui n’est pas sans poser problème dans la Libye de Moammar Kadhafi ou la Syrie de Hafez al-Assad.

Car c’est dans ces deux pays que le petit Riad va grandir, avec quelques brèves vacances bretonnes dans sa famille maternelle au Cap Fréhel.

Enfant longtemps unique d’Abderrazak et de Clémentine, Riad suit d’abord son père syrien (et laborieux « docteur » en histoire) jusqu’en Libye. « Abou Riad » (« le père de Riad » en arabe) enseigne à l’université de Tripoli à des étudiants médiocres, ce qui n’affecte en rien sa foi dans « l’Arabe du futur », ce nouvel Arabe que les régimes soi-disant progressistes sont censés forger.

Il est fascinant de suivre Riad dans sa découverte, par le bas, de la sinistre farce de la Libye « révolutionnaire ».

La générosité « socialiste » cache mal la corruption policière et les pénuries organisées (je vous laisse découvrir l’épisode des bananes). Et Clémentine perd vite son travail à la radio locale, en éclatant de rire au milieu du bulletin de propagande aux formules trop ridicules pour ne pas être irrésistibles. Abderrazak sue à grosses gouttes pour se sortir de ce pétrin, ce qui pèse sans doute dans sa décision de rentrer en Syrie.

Le petit Riad a alors la sévérité de l’innocence pour la « Syrie des Assad ». Dès l’arrivée à l’aéroport dans son pays natal, Abderrazak est racketté par la police politique (il a en effet échappé au service militaire). Dans le village de Ter Maaleh, la vie s’écoule entre les appels à la prière, les meetings de propagande et les rencontres familiales.

Des sacs de plastique flottent dans le ciel, les ruisseaux sont devenus des caniveaux et les rues sont pleines de déjections (humaines). Pour un régime Assad qui se vante d’avoir promu la paysannerie pauvre, le regard de Riad est sévère. La situation n’est pas plus brillante à Homs, où Abderrazak est ménagé du fait de sa femme étrangère, car on lui prête dès lors des « protections » au sein du régime.

Il faudrait retrouver les articles des thuriféraires occidentaux de Kadhafi « l’avant-gardiste » et d’Assad « le laïc », écrits et publiés au moment où Riad vivait la réalité quotidienne de ces despotismes, leur violence permanente, le mensonge comme règle de vie.

Vivement la suite de « L’Arabe du futur » et des mémoires dessinées de l’enfant Sattouf.