Ci-après, quelques extraits d’une conférence en anglais de Guy Stroumsa, professeur émérite d’histoire des religions à l’Université Hébraïque de Jérusalem [1].

Si j’ai pris la peine de les traduire et de les commenter, c’est que je considère qu’il ne faut pas laisser sans réponse de tels propos à prétention éthique mais à teneur idéologique dangereuse, dont le titre de la conférence dans laquelle ils figurent – « The duty of subversion » – correspond hélas à un état d’esprit pernicieux qui gagne de plus en plus de cœurs et d’esprits juifs, en général, et israéliens, en particulier.

Les propos mis en exergue sont du prof. Stroumza. Chacun d’eux est suivi de mes commentaires.

une amie berlinoise qui m’est chère exprimait sa stupeur devant la rapidité avec laquelle les politiciens français adoptaient un vocabulaire guerrier. »

Commentaire de M. Macina: Les propos du chef de l’État français ont parlé en effet de la France « en état de guerre ». Il ne s’agit pas d’un ‘vocabulaire guerrier’, mais du constat d’un fait : le pays est bel et bien la cible d’actes de guerre perpétrés par des adeptes fanatisés, téléguidés, directement ou indirectement, par une nébuleuse qui se donne le nom pompeux d’État islamique et ne cache pas son ambition paranoïaque d’imposer un califat islamique sur la planète. Les sondages d’opinion ont révélé que telle était bien la perception de l’écrasante majorité de l’opinion française.

Depuis les manuscrits de Qumran décrivant la Guerre eschatologique entre les Fils de Lumière et les Fils des Ténèbres […] jusqu’à des épisodes plus récents de violence religieuse, à Jamestown, Waco, Ayodhya, Bali, Beyrouth, New York, Ankara ou Bamako, la guerre a toujours été omniprésente.

M. Macina: En fait, cet écrit très ancien d’un groupe juif fervent (certains disent ‘sectaire’) qui vivait en communauté dans le désert de Juda, séparé du reste de la population, exprime l’état d’esprit religieux de ces gens, qui n’avait rien de commun avec les agissements violents de groupes en rupture de ban avec les autorités politiques de leur pays (dans le cas présent, Jamestown, Waco) ni avec la terreur barbare contemporaine des attentats terroristes (Ayodhya, Bali, Beyrouth, New York, Ankara ou Bamako).

…les Fils des Ténèbres n’appartiennent pas tous au camp ennemi ; certains sont également parmi nous.

M. Macina: Les « certains » dont parle le professeur sont à l’évidence les groupes ultra-orthodoxes sectaires qui rêvent de reconstruire le Temple. Les qualifier de « Fils des Ténèbres » est pour le moins outrancier dans ce contexte.

« Ultimi Barbarorum! » [2] Ce cri résonne aujourd’hui dans cette ville impossible, Jérusalem.

 

M. Macina: Qualifier Jérusalem de « ville impossible » et assimiler ce qui s’y passe à l’horreur du lynchage des frères Witt au XVIIe siècle est totalement inadéquat, d’autant que les motivations de ce crime n’étaient pas religieuses mais politiques et nationalistes [3].

…la Guerre des Six-Jours – une guerre qui dure encore près de cinquante ans plus tard.

M. Macina: Affirmer que la Guerre des Six-Jours « dure encore » est ridicule. L’empathie pour la cause palestinienne n’excuse pas un tel raccourci, aussi emphatique que contraire au sens commun.

Une vie d’étude et d’enseignement dans de telles conditions est quelque chose de difficile à saisir, et très difficile à supporter

M. Macina: Pour quiconque connaît les conditions de travail et de rémunération d’un professeur d’université, cette posture victimaire n’est guère crédible.

…nulle université ne peut demeurer un îlot de raison dans une mer de folie, ni d’honnêteté dans une situation d’injustice, et certainement pas quand elle se trouve, et cela tout à fait concrètement, en un lieu où vainqueurs et vaincus sont en voisinage étroit.

M. Macina:

  • « Mer de folie » : à nouveau, l’empathie pour la cause palestinienne n’excuse pas cette emphase.
  • Le choix des termes « vainqueurs et vaincus » n’est évidemment pas anodin. Il contribue à donner d’Israël l’image d’un État pratiquant l’extorsion de territoires et colonisateur, qu’a réussi à créer une propagande palestinienne, d’autant plus efficace à l’échelon mondial que la plupart des nations de la planète accueillent ses revendications et ses accusations sans le moindre recul critique.
  • « En voisinage étroit »: En effet, le terrain, dont la propriété juive est incontestable, sur lequel a été édifié le nouveau campus de l’Université Hébraïque, a l’infortune de se trouver dans ce que les Israéliens appellent « Territoires disputés », alors que les Palestiniens les nomment « Cisjordanie », ou « Territoires occupés », espérant ardemment les absorber, avec leur patrimoine et leurs infrastructures, dans leur futur État.

Nous avons joué conformément aux règles de la démocratie, alors que tout un peuple était – et est toujours – maintenu sous occupation militaire, sans droits civiques depuis presque un demi-siècle – privé de sa liberté par ceux dont les enfants lisent les récits de l’exode d’Israël hors d’Egypte et les livres des prophètes dans le texte biblique original en hébreu !

M. Macina:

  • « Tout un peuple » (entendez : les Palestiniens) occupé militairement ! Ce professeur juif et israélien a fait sien le noyau dur même du narratif palestinien et pro-palestinien.
  • Beaucoup de peuples occupés (les Tibétains, par exemple), seraient heureux de vivre dans les conditions de « sans droits civiques », censées être celles des Palestiniens.
  • Le professeur ne nous fait même pas grâce du mantra, usé jusqu’à la corde, de l’ancien esclave juif des Egyptiens devenu lui-même esclavagiste.

Pour beaucoup d’entre nous, cela a été parfois intolérablement stressant, insupportablement douloureux.

M. Macina: Un professeur traumatisé par la politique de son gouvernement ! Une telle situation est-elle crédible ? Et pourquoi cet universitaire – courageux mais pas téméraire – a-t-il attendu la retraite pour jeter le masque et préconiser la subversion?

… exprimer une protestation puissante, représentant, si l’on peut dire, une activité subversive contre l’ordre régnant .

M. Macina: Le professeur Stroumsa a bien de la chance de pouvoir exercer une « activité subversive contre l’ordre régnant ». S’est-il demandé s’il pourrait en faire autant dans un pays arabe, comme l’Arabie Saoudite par exemple ?

Depuis longtemps je suis impressionné par ce que Raja Shehadeh, écrivain palestinien de Ramallah, a appelé sumūd [4], une façon noble de résister à la brutalité quotidienne et au viol constant de l’âme

M. Macina: « Brutalité quotidienne »; « viol constant de l’âme »… Est-ce là le comportement réel des forces armées et de police en Israël ?

…brandir bien haut le flambeau des valeurs face à des hommes politiques qui soutiennent des voyous…

M. Macina: On l’aura compris, les « hommes politiques » dont parle le professeur sont Benjamin Netanyahu et les membres de son gouvernement. Quant aux « voyous », ce sont bien évidemment les groupuscules religieux intégristes. Ce raccourci insultant est-il censé donner une image honnête des dirigeants politiques que la majorité de la population israélienne a élus ?

Aujourd’hui, la dialectique du retour à Sion menace de conduire à ce qui est perçu par trop de gens comme le «destin manifeste» d’Israël: après la Reconquista de tout le pays, à la ségrégation des Palestiniens dans des réserves, ou même à leur expulsion éventuelle.

M. Macina:

  • Ce que ce professeur appelle « dialectique du retour à Sion » est en fait la transposition, dans l’histoire concrète, du souhait liturgique traditionnel multiséculaire, qui figure dans le manuel de prières juives : « L’an prochain à Jérusalem rebâtie ! ».
  • L’emploi, dans ce contexte, du terme technique Reconquista me paraît incongru. Pour rappel, ce mot espagnol et portugais est le nom donné à la reconquête des royaumes musulmans de la péninsule ibérique par les souverains chrétiens. (D’après Wikipédia).
  • L’allusion anachronique au parcage des Indiens dans des ‘réserves’ est non seulement de mauvais goût mais totalement fallacieuse. Quiconque aura séjourné, ne serait-ce que quelques jours, dans les territoires dits ‘occupés’ (dont, entre autres, Bethléem, Jérusalem, etc.) pourra témoigner que la situation des Palestiniens n’a rien à voir avec celle des Indiens de jadis, loin s’en faut, et qu’elle est même largement enviable en comparaison.

Le joyau suprême de la couronne de David serait pour eux la reconstruction du Temple de Jérusalem

M. Macina: La cible est ici, une fois de plus, les intégristes religieux. Comme j’y ai fait allusion plus haut, il existe en effet des groupuscules de juifs orthodoxes bien décidés à préparer la reconstruction du Temple, en élaborant, dès maintenant, des règles halachiques et religieuses adaptées à cette œuvre messianique.

Des organisations, parfois considérables, tel « The Temple Institute », militent en ce sens, mais c’est aussi le cas de groupes d’activistes que l’on peut qualifier de zélotes, irritants et nettement plus turbulents, mais certainement pas aussi dangereux que l’insinue le prof. Stroumsa. Ils s’inscrivent dans la tendance messianique qui affirme que le Messie ne viendra pas tant que la tâche visant à entreprendre la reconstruction du Temple ne sera pas entamée. (D’après l’article de Wikipédia « Troisième Temple de Jérusalem ».)

Il est important, et tragiquement fascinant, d’étudier les sentiers sinueux à travers lesquels la tradition religieuse et l’héritage culturel peuvent dégénérer en une telle folie […] Si nous voulons éviter ce qui pourrait bientôt conduire à rien de moins qu’à un conflit de dimensions mondiales, nous devons aussi lutter, de toute urgence et avec acharnement, contre l’actuelle folie néo-messianique.[…] L’Université Hébraïque de Jérusalem, sa Faculté des Sciences Humaines, et ses étudiants en religion, doivent être en première ligne dans cette guerre subversive contre la folie meurtrière qui menace notre société et notre humanité.

M. Macina: «Conflit mondial», «folie néo-messianique», «guerre subversive», «folie meurtrière qui menace notre société et l’humanité»… Une emphase, aussi excessive qu’alarmiste, voire apocalyptique, est-elle de mise dans le cadre d’une conférence à laquelle son auteur lui-même a donné le titre suivant, beaucoup plus raisonnable et académique : « Remarques finales à «Préservation de l’Écriture, Rejet de l’Écriture: Stratégies de Subversion religieuse» » ? (Référence en note [1], ci-dessus).

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Notes

[1] Concluding Remarks to Upholding Scripture, Rejecting Scripture: Strategies of Religious Subversion: a Conference Celebrating the Work of Guy G. Stroumsa, Hebrew University of Jerusalem and Israel Academy of Sciences and Humanities, Jerusalem, 4-5 January 2016, read at the Israel Academy, 5 January 2016. Texte en ligne sur le site Academia.edu. La traduction française est mienne.

[2] On peut traduire : « Ô les pires des barbares ! ». Voir le blog Ultimi Barbarorum.

[3] Voir l’article Cornelis de Witt — Wikipédia.

[4] En arabe, « fermeté » ou « persévérance inébranlable ». C’est un thème idéologique et de stratégie politique qui est apparu dans le peuple palestinien à l’occasion de l’expérience de la dialectique de l’oppression et de la résistance, dans le sillage de la guerre des Six-Jours de 1967. D’après l’article « Sumud » de Wikipédia.