La tuerie du Musée juif de Bruxelles vient de nous le rappeler de manière tragique, l’antisémitisme reste d’une brûlante actualité. Attentat heureusement exceptionnel. Subsiste le quotidien. Les écoles et institutions juives ainsi que les synagogues se voient contraintes d’organiser leur protection, avec entrées sécurisées, rémunération d’un gardiennage professionnel, présence policière armée, etc. C’est une routine pour les organisateurs de tout rassemblement communautaire de toujours veiller à y inclure sa sécurité. De manière plus insidieuse, les Juifs identifiables se font harceler et même agresser en rue dans certains quartiers. Ainsi les religieux porteurs d’une kippa. Ainsi les mouvements de jeunesse aux uniformes arborant le Magen David. Ils doivent éviter les parcs car ils s’y heurtent à l’agressivité voire aux violences de jeunes d’origine maghrébine.

Contrairement à d’autres groupes minoritaires, les Juifs ne subissent certes pas aujourd’hui de discriminations à l’embauche, au logement, à l’entrée de discothèques et d’autres lieux publics. Dans son ensemble, en termes de revenus, d’habitat, d’éducation, la communauté juive vit plutôt à l’écart des difficultés et incertitudes que rencontrent d’autres catégories de la population.

Mais les mythes antisémites éternels du Juif avide d’argent, manipulateur de la politique, des médias et de la finance, comploteur cosmopolite, etc. restent, eux, bien vivaces. « Sale Juif » est devenu une insulte banale des cours de récréation. Pour les profs, il est difficile et même parfois impossible d’évoquer la Shoah en classe. Leur bonne volonté se heurte au rejet viscéral des élèves. Et, comme nous venons de le vivre, l’antisémitisme peut tuer.

On pourrait croire que les milieux qui se consacrent à la lutte contre le racisme et la xénophobie auraient à cœur d’inscrire la lutte contre l’antisémitisme parmi leurs choix stratégiques. Il n’en est hélas rien. L’évolution du Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX) en illustre la navrante déglingue. Fondé après la Seconde Guerre mondiale par des militants juifs issus de la Résistance, il constitue en Belgique l’association de référence en la matière. Pour rappel, la loi y réprime le racisme et l’antisémitisme. Le MRAX possède le pouvoir d’ester en justice contre ces délits. En 2007, une coalition de militants islamistes et d’extrême gauche prit le contrôle du MRAX à la faveur d’un « putsch » interne. S’ensuivit une persistante dérive politique. Le MRAX organisa tout au long de la saison 2009-2010 des « Assises sur l’islamophobie » avec pour point d’orgue un colloque consacré à s’interroger sur « L’islamophobie, un racisme universel ? » Interrogé en 2014 lors d’un débat public, sur le sens du « A » de MRAX, son directeur répondit qu’il s’y trouvait à titre « symbolique ». De fait, la lutte contre l’antisémitisme a disparu des priorités de l’association, ainsi que l’atteste une note interne de la même année.

Comment expliquer pareil naufrage et, en général, les obstacles rencontrés aujourd’hui dans la lutte contre la peste antisémite ? Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut épingler divers facteurs.

Le temps nous éloigne de la Seconde Guerre mondiale. Une relève générationnelle s’est opérée. Les survivants et témoins de la Shoah disparaissent. De même les résistants, les combattants, les acteurs de la lutte contre le nazisme et le fascisme. La mémoire s’efface, en ce compris celle relative au génocide des Juifs.

D’autre part, nos sociétés se sont transformées en profondeur sur le plan démographique. Je me souviens d’aigres débats sur les slogans, voici une dizaine d’année, au sein du comité organisateur d’une manif antifasciste. A la protestation contre le racisme, nous tenions à ajouter celle contre l’antisémitisme. D’aucuns en rejetaient la pertinence. Pourquoi, disaient-ils, distinguer l’antisémitisme du racisme commun ? Confondant à dessein linguistique et ethnologie, ils avançaient le sempiternel et fallacieux argument selon lequel « les Arabes, victimes de racisme, ne peuvent être antisémites car eux-mêmes sont des Sémites ». A se demander pourquoi les écrits de Hitler et Garaudy font un tabac en Egypte. Une conseillère municipale, une socialiste comme moi, d’ascendance maghrébine, me lança : « La Shoah, ce n’est pas notre histoire ! » Au prix de lourds et longs efforts, nous obtînmes gain de cause. Victoire à la Pyrrhus. Nombre des participants arabes, pourtant parmi les premiers concernés par les discriminations racistes, désertèrent l’événement.

A quoi s’ajoute le caractère mutant de l’antisémitisme. Il a adopté le visage de l’antisionisme. On projette sur Israël les vieux mythes antijuifs. L’Etat hébreu se voit accusé de téléguider la politique américaine. Ainsi clame-t-on qu’Israël aurait incité G.W.Bush à envahir l’Irak alors qu’au contraire Ariel Sharon avait déployé d’intenses – et vains – efforts pour l’en dissuader. Des campagnes anti israéliennes internationales telles Boycott-Désinvestissement-Sanction contribuent à une ambiance délétère. Des saynètes militantes remettent au goût du jour la fable archaïque du Juif assoiffé de sang avec l’Israélien dans le rôle du buveur.

Enfin, l’« islamophobie » déjà évoquée plus haut pollue le débat. Depuis deux décennies, les 57 Etats de l’Organisation de la Conférence/Coopération islamique déploient un lobbying international intense pour faire réprimer l’« islamophobie ». Il s’agit pour eux d’empêcher toute critique de l’islam, pilier du pouvoir dans ces théocraties, régimes autoritaires et dictatures. Cette campagne a percolé sur le terrain en Europe. Pour certains, désormais le racisme le plus rabique viserait les musulmans, décrétés « Juifs de notre temps. ». L’idée prévaut dans les milieux militants concernés qu’il faut combattre l’« islamophobie » à l’instar du racisme ou de l’antisémitisme. On relèvera le caractère insultant de cette posture envers les victimes de la Shoah. Car, que je sache, personne ne persécute les musulmans en Europe aujourd’hui comme les Juifs jadis.

De manière remarquable, ce sont des milieux extérieurs à ceux dont l’action antiraciste constitue la raison sociale qui combattent l’antisémitisme avec le plus de détermination. On saluera, lors de l’attentat de Bruxelles, la mobilisation exemplaire, avec celle de la communauté juive et à ses côtés, des autorités publiques depuis la Ville de Bruxelles jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, des partis démocratiques, du monde associatif et religieux y compris musulman ainsi que d’un vaste public anonyme et ému. Et quand Dieudonné, Soral et leur clique décidèrent d’organiser à Bruxelles un prétendu « Congrès de la dissidence européenne », prétexte à leurs obsessions antisémites/antisionistes, ce furent encore les autorités qui, comme Manuel Valls en France, interdirent l’événement et dispersèrent les trublions. Comme quoi les esprits éclairés ne se trouvent pas nécessairement là où on aurait espéré pouvoir les attendre.