La Déclaration de Berlin contre l’antisémitisme, adoptée il y a dix ans en Europe, fut une étape importante dans la lutte internationale contre l’antisémitisme.

Dans ce document, les 55 pays de l’Organisation pour la sécurité et la coopération européenne (OSCE) condamnaient l’antisémitisme comme un danger pour la démocratie, les droits de l’Homme ainsi que la sécurité et la coopération en Europe. Ils exprimaient également leur soutien à des actions concrètes contre l’antisémitisme à l’échelle nationale et internationale.

Mais une question clé demeure : Avons-nous fait assez en dix ans pour transformer nos paroles en actes ? Au nom de mon propre pays, l’Allemagne, je tiens à vous donner une réponse en deux parties.

Tout d’abord, je suis heureux de pouvoir dire que la vie juive connaît un nouvel essor en Allemagne. Il y a de nouvelles synagogues, crèches, écoles et institutions culturelles. Malgré tous les affres de l’histoire, l’Allemagne est devenue une maison grande ouverte à des dizaines de milliers Juifs. Mais ce n’est pas tout.

Des milliers de Juifs, la plupart de jeunes Israéliens, vivent à Berlin. Ils sont attirés par la créativité de la ville, à laquelle ils contribuent. Le plus grand concours de chant et de danse juive en Europe se tient régulièrement en Allemagne. L’année prochaine, le plus grand événement sportif juif d’Europe arrive à Berlin : les Jeux européens Maccabi avec plus de deux mille athlètes juifs. Et vous ne le croirez pas, mais aujourd’hui, vous pouvez même acheter un bagel décent à Berlin.

Parmi tous ces faits marquants de la vie juive, je voudrais revenir sur un seul, particulièrement touchant. Il y a quelques semaines, en septembre premier, je me trouvais à Wrocław, autrefois centre de la vie juive européenne. C’était les 75 ans jour pour jour de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne, qui a déclenché la Seconde Guerre mondiale.

Ce jour-là, je me trouvais dans une vieille synagogue où je fus témoin de la première ordination de rabbins depuis la guerre – quatre jeunes rabbins formés à Berlin et à Potsdam, au Collège Abraham Geiger. Ce moment a ému toutes les personnes présentes et je ne l’oublierai jamais ! Oui, la vie juive est de nouveau en plein essor en Allemagne et en Europe.

Au regard de notre histoire, qui est rien moins qu’un miracle et une bénédiction – la vie juive est de retour au cœur de notre société, et c’est là qu’elle appartient. Quelle source de bonheur, quel enrichissement pour notre société, dont beaucoup dans notre propre pays n’ont pas encore évalué l’importance.

Et parce que tel est le cas, je veux être aussi honnête et aussi franc dans la deuxième partie de ma réponse : l’antisémitisme est un coup de poignard dans le cœur de notre société ! L’antisémitisme est contraire à notre constitution, à notre civilisation – à tout ce en quoi nous croyons et tout ce qu’on nous a enseigné !

Par conséquent, le défi actuel est non seulement la protection des droits d’une minorité, mais il concerne le cœur même de notre société : il n’y a pas de place – et nous ne pouvons permettre qu’il y ait de place – pour l’antisémitisme dans notre perception d’une Allemagne libre, démocratique et tolérante.

Voilà pourquoi en Allemagne, nous agissons sur plusieurs fronts au cours des dix années écoulées depuis l’adoption de la Déclaration de Berlin. Nous avons lancé des projets de sensibilisation à a population, intégré cette question dans les programmes et le travail des jeunes, encouragé des initiatives sur l’antisémitisme et bien plus encore. Bien sûr, nous avons aussi lutté activement contre l’antisémitisme avec les moyens à notre disposition en vertu de la loi et, surtout, en développant la vie juive.

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’honneur de remettre la Croix de chevalier de l’Ordre du mérite de la République fédérale d’Allemagne au lauréat du prix Nobel de la paix Elie Wiesel à New York. Ce fut une belle et digne cérémonie en l’honneur de cet homme que nous admirons tous.

Cependant, il m’a dit quelque chose ce jour-là qui m’a interpellé, et en fait, qui devrait tous nous interpeller. Il m’a dit que si quelqu’un lui avait dit en 1945 qu’il combattrait encore l’antisémitisme, en tant que vieil homme en 2014, il ne l’aurait pas cru. Mais aujourd’hui, le danger perdure.

Nous sommes scandalisés par la vague d’incitation antisémite et les attaques dans de nombreuses villes européennes au cours des derniers mois. Malheureusement, le phénomène du sentiment antisémite latent, déguisé en critique d’Israël, nous accompagne depuis longtemps.

Pourtant, ce que nous avons connu cet été a atteint une nouvelle échelle : des citoyens juifs ont été attaqués et des gens scandaient des slogans d’un niveau de haine défiant la raison. Pas seulement en Allemagne, mais aussi, malheureusement, dans notre pays, un antisémitisme ouvert et féroce a de nouveau levé son laid visage. Il constitue un danger pour les citoyens juifs en particulier, mais aussi pour le reste d’entre nous, pour nos valeurs et notre civilisation, marquée par l’humanisme et la tolérance.

Voilà pourquoi je dis très clairement que rien, y compris la confrontation militaire conséquente à Gaza, ne justifie les attaques de ces dernières semaines. Voilà pourquoi la tolérance zéro à l’égard de l’antisémitisme exigée dans la déclaration de Berlin est si cruciale. Je l’ai publiquement réaffirmé devant mes homologues français et italien à Bruxelles cet été.

Mais, comme je l’ai déjà dit : non seulement nous, les politiciens, mais aussi la société dans son ensemble, se sont insurgés pour répudier l’antisémitisme, à la mi-septembre, des milliers de personnes qui participaient à une manifestation de grande échelle à la Porte de Brandebourg ont scandé : L’antisémitisme n’a pas sa place en Allemagne !

Ce n’est pas seulement lors de moments tels que celui de la Porte de Brandebourg qu’une société civile responsable montre l’engagement dont nous avons tant besoin.

Les nombreuses organisations de la société civile qui travaillent activement à la lutte contre le sentiment antijuif sont celles qui voient ce qui se passe quotidiennement au sein de la société.

Nous devons donc faire tout notre possible pour veiller à ce que leurs idées et leurs propositions intègrent nos politiques autant que faire se peut.

Cet article d’opinion est une version modifiée de déclarations du ministre des Affaires étrangères Steinmeier lors d’une conférence à Berlin, jeudi 13 novembre 2014, marquant le dixième anniversaire de la Déclaration de Berlin sur l’antisémitisme de l’OSCE. Il est aimablement mis à disposition du Times of Israel par l’ambassade d’Allemagne à Tel-Aviv.