Ceux qui ont vu le film Sallah Shabati de Menahem Golan et Ephraim Kishon connaissent très bien l’image d’Epinal du juif mizrahi.

Haim Topol qui avait interprété avec maestria le rôle de l’ashkénaze du shtetl à la veille du XXème siècle face à l’assimilation a aussi campé avec brio celui du séfarade qui s’échine à s’intégrer en Eretz Israël. Ce juif dépenaillé, fruste, sans savoir-vivre, presque aussi inepte que ses anciens « concitoyens » arabes pour paraphraser Golda Meir.

Ce juif corvéable à merci souvent arrivé en terre promise à la faveur des opérations clandestines d’Aliya Beth et destiné à peupler le Neguev en y créant des villes de développement pour concrétiser le projet de David Ben Gourion.

Sallah Shabati était égyptien, il y avait aussi mais moins célèbre que lui Jojo le marocain du film de Zeev Revach, « Tipat Mazal », ce chanteur de Casablanca qui a également fait son Aliya a aussi été confronté à l’hégémonie ashkénaze, à la marginalisation, à l’indigence matérielle et morale et la promiscuité des maabarot et dont le célèbre refrain
« halakhti lichkat avoda amar li me efo ata ? Jina malkina chi bas ya rebbi hen alina » résume à lui seul l’amertume et le désenchantement du olé hadache marocain.

Sallah Shabati et Jojo n’auraient jamais pu imaginer ce qui s’est passé en Israël dimanche dernier. Ce pays qui les avait anathémisés, et dont ils étaient les plébéiens face aux patriciens qu’étaient et que sont toujours les ashkénazes a célébré pour la première fois « l’exode forcé » des Juifs des pays arabes pour les réhabiliter et leur rendre justice.

En 2013, la Knesset avait instauré à la date du 30 novembre une journée officielle de commémoration de « l’exode forcé » des juifs mizrahim qui n’ont jamais été reconnus comme « réfugiés » par la communauté internationale.

Le choix de la terminologie « réfugiés, exode forcé » n’est pas anodin. Il relève sans conteste d’une historiographie militante de la part de l’Etat hébreu mais trahit aussi une vérité historique indéniable.

Ces 850 000 Juifs des pays arabes et d’Iran qui se sont installés dans le jeune Etat d’Israël au lendemain de son indépendance l’ont-ils fait à leur corps défendant ou de leur plein gré ? Par conviction idéologique et religieuse ou pour fuir les Saint-Barthélemy qui ont lieu dans ces pays hostiles à la résurrection d’un état juif ?

Pour être plus précise, je vais cantonner mon propos à la situation de mes compatriotes. Ces juifs marocains qu’Israël avait reçu en aspergeant de DDT, qui étaient acculés à faire les travaux les plus harassants et les plus ingrats dans cet état encore fraichement proclamé, sous le regard goguenard et dédaigneux de leurs coreligionnaires polonais, lituaniens ou hongrois.

Je me rappelle avec émotion du témoignage de David Levy qui avait raconté comment un ashkénaze exposait intentionnellement sa bouteille d’eau au soleil pendant qu’il trimait dans un chantier de construction à Bet Shean (La rage de l’humiliation a transformé le petit ouvrier rbati en ministre de l’émigration quelques années plus tard).

« Ces marokainim sakin » qui avaient arboré les portraits de Mohamed V à Wadi Salib à Haifa en 1959 pour fustiger la discrimination dont ils étaient victimes en Israël et exprimer leur attachement au Maroc. Pourquoi sont-ils partis ?

On va rester dans le pourquoi, et éviter de parler du comment afin de ne pas rentrer dans les méandres de l’opération Yachin.

Les juifs marocains d’avant 1948 n’étaient pas sionistes. Ils étaient religieux dans leur écrasante majorité. Comme les Naturei karta Ils considèraient que l’Etat juif de l’antiquité fut ravagé par la volonté divine et que seul le Mashiah pourra le rétablir.

Toute tentative humaine de recréer un État juif avant l’arrivée du Deus ex machina promis par Isaie et Ezechiel est une sédition contre Yahvé et sera inéluctablement vouée à l’échec comme celle de Shabbetaï Tzvi et Frank Jacob.

Il ne faut perdre de vue qu’une partie de cette communauté qui était estimée à 300 000 personnes à l’époque a quand même fait l’Aliya par messianisme.

L’émergence du panarabisme corollaire de la création « d’une entité
juive » a aussi poussé les israélites vers le chemin de l’exil. Sans oublier que la partition de la Palestine a exacerbé le sentiment antijuif au Maroc. Je dis bien « exacerbé », car ce sentiment existait bel et bien dans la société marocaine bien avant.

Contrairement à la doxa prépondérante qui veut que les juifs vivaient en parfaite harmonie avec les musulmans et les témoignages mièvres et sirupeux du genre « on a grandi ensemble comme des frères…. une voisine juive a allaité ma sœur quand elle était bébé….mes voisins juifs me protégeaient quand mes parents voulaient me punir…… » qui se vérifiaient en effet dans certains lieux et à certaines époques, il y avait une réelle défiance entre les 2 communautés, voire même une inimitié.

Si les chrétiens le jour du vendredi saint lisaient dans le missel la tristement célèbre expression « pro perfidis Judaeis » en allusion à la
« fourberie » et à la « perfidie » des juifs avant sa suppression en 1959 par Jean XXIII, s’ils considéraient les juifs comme peuple déicide, responsable de ce qu’a subi Jésus durant la Passion et cela jusqu’au concile Vatican II en 1963, les musulmans aussi éprouvent une révulsion à l’égard des israélites.

Le Coran met l’accent tout particulièrement sur le fait que les Juifs ont rejeté Mahomet, par jalousie et par dépit sous prétexte qu’il n’était pas israélite. Cela a fait naitre le mythe du complot dans le monde musulman aussi à l’instar de l’Europe chrétienne.

La notion selon laquelle les Juifs ont falsifié leurs écritures saintes, ourdissant sans cesse de nouvelles menées, intrigant pour semer la discorde, créer les clivages au sein de la communauté musulmane, est considérée comme une évidence en parfaite conformité avec l’enseignement coranique.

N’oublions pas aussi que l’ « Age d’or » des Juifs sépharades, qui a coïncidé avec l’apogée de la civilisation islamique au moyen Age, n’a pas été sans provoquer envie et ressentiment parmi les musulmans face à l’influence croissante des juifs et à leurs succès socio-économiques notables. Cette période d’adversité, aux XIe et XIIe siècles, a amené un des plus célèbres philosophes juifs du Moyen Âge, Maïmonide, à s’adresser non sans amertume à la « nation d’Ismaël » qui « nous persécute cruellement et qui met en place tous les moyens de nous nuire et de nous avilir ».

Les musulmans marocains sont également religieux ils sont donc imprégnés de ces idées. Au Maroc les juifs n’ont pu se libérer du carcan du statut avilissant de dhimmi que grâce au résident général Hubert Lyautey au début du protectorat.

C’est grâce au projet de dhémmification qu’il a initié que les juifs n’étaient plus des citoyens de seconde zone. Avant 1912 ils étaient soumis au pacte d’Omar.

La protection accordée par cet édit « aux peuples du Livre » d’une manière général était accompagnée d’une forme d’assujettissement. La « tolérance » dont ils bénéficiaient était étriquée. Il leur octroyait un cadre social étroit qu’ils ne pouvaient transgresser. Discriminations et interdits leur rappelaient constamment la préséance des musulmans sur les Juifs et les chrétiens.

Ainsi ils devaient notamment s’acquitter de 2 impôts : l’impôt de capitation « jiziya » et un impôt foncier « kharaj ».

Bien avant le concile de Latran de 1215 qui imposa la rouelle aux juifs, au Maroc et dans toute la sphère d’influence islamique, les juifs devaient porter des signes distinctifs pour qu’ils soient facilement reconnus. Ils étaient interdits de monter une monture noble et leurs lieux de culte devaient être modestes et ne jamais être plus élevés que les mosquées et sous peine de mort ils étaient formellement interdits de prêcher leur culte.

Le rigorisme prôné sous les Almoravides et les Almohades avait même favorisé le marranisme. Face aux persécutions que subissaient les juifs, Maimonide avait affirmé qu’il était permis de se convertir à une autre religion pour sauver sa vie, contrairement aux enseignements du Kiddouch Hachem.

De nombreuses familles anoussim ont oublié peu à peu leurs ascendance hébraïque et sont devenues musulmanes à part entière aujourd’hui. Le seul vestige de leur ancienne judaïté est leurs patronymes à la consonance clairement juive.

Le Maroc n’était donc pas comme on nous le martèle cet Abbaye de Thélème pour les israélites. Il était loin d’être la Jérusalem céleste décrite par Jean l’évangéliste dans l’Apocalypse, alors encouragés par le Hassoknot Hayehoudit l’eretz Israel des milliers d’entre eux vont tenter l’aventure de la Jérusalem terrestre que leur avaient promis le Tanakh et les Téhilim.

Certes le statut de dhimmi a été aboli mais l’antijudaïsme aujourd’hui se cache sous une feuille de vigne appelé la Palestine. La cause palestinienne ô combien légitime est devenue pour une partie de la population marocaine le nouveau nom de l’antijudaïsme. L’antisionisme est un excellent prétexte qui permet d’exprimer sans honte et sans remords, cette haine sempiternelle à l’égard des juifs.

Les juifs marocains qui ne sont que quelque 4 000 aujourd’hui continuent de faire profil bas dans certaines circonstances : leurs synagogues, leurs clubs, leurs centres sociaux sont banalisés, leurs frontons ne contiennent aucune inscription pour ne pas provoquer leurs concitoyens musulmans, ils doivent aussi notamment cacher leurs kippa dans la rue pour les mêmes raisons.

Ils font encore plus profil bas à chaque regain de tension au Proche Orient. Un juif comme disait Raymond Aron a par définition la double allégeance : pour son pays de naissance et pour Israël. Les marocains ne dérogent pas à cette règle. Leurs enfants, cousins, amis sont enrôlés dans l’armée de l’état hébreu.

Sami Tordjman le général qui a mené la dernière opération militaire à Gaza cet été est un marrakchi. L

Gadi Eizenkot, le nouveau Ramatkal nommé il y a quelques jours est aussi marocain. Eh oui le chef d’état-major de Tsahal est bien de chez nous. Les parents de Gadi Eizenkot le père de la très controversée doctrine Dahia sont de la ville de Safi.

Ont-ils le droit pour autant de manifester leur soutien pour Israël comme leurs coreligionnaires en France, aux Etats Unis ou en Suède ? Non bien sûr. Ils n’ont même pas le droit de dire que leurs familles vivent en Israël, ils disent souvent qu’elles sont en Europe ou en Amérique sauf à quelques personnes « compréhensives ».

Ces juifs marocains qui vivent « en Europe ou en Amérique » sont près d’un million. On les croise à chaque coin de rue d’Eilat, à Roch Hanikra en passant par Kiriat Gat, Beer-Sheva et Modiin Illit.

Ils parlent encore avec délectation l’arabe marocain, écoutent la musique marocaine, regardent les émissions et les films marocains, portent des costumes marocains, mangent des plats marocains, se marient à la marocaine, dans les murs de leurs maisons meublés à la marocaines trônent majestueusement les portraits des 3 derniers rois marocains, même leurs superstitions sont marocaines.

Lorsqu’on visite certains quartiers des villes d’Ashdod, Sderot ou Migdal Haemek, on a l’impression d’avoir voyagé dans le temps et l’espace, et qu’on a atterri au Maroc du début du siècle dernier. Ce sont de petits mellahs fossilisés.

Là-bas les marocains parlent avec nostalgie et beaucoup d’émotion de leurs maisons, leurs villes, leurs tsadikim et les tombes de leurs parents à Erfoud, Berrechid, Beni mellal ou Errachidiya.

Ils vivent l’éloignement de leur terre natale comme un déchirement d’une deuxième galout. Beaucoup rêvent de faire une deuxième « aliya » dans le sens inverse. Vers ce pays qu’ils ont quitté forcés par une conjoncture très particulière et dans des circonstances également très particulières.

Pourquoi pas ?

Le Maroc a besoin de ses juifs ne serait-ce que pour que sa population soit cultuellement moins monolithique, plus bigarrée, plus colorée, pour qu’il y ait une diversité confessionnelle qui ouvrira l’esprit qui ne cesse de s’ankyloser de certains marocains, pour que ces derniers gagnent une nouvelle culture, pour qu’ils découvrent.

Les sufganiot et les bougies de Hanouka, les carnavals de Pourim, les feux de joie du Lag Ba’omer et les belles cabanes de soukkots.
Pour rester dans l’ambiance des fêtes juives, et parodier la Hagada de Pessah, je dirai à mes compatriotes d’Israël « l’année prochaine au Maroc ». Be ezrat Hachem