Je viens de sortir un livre, un roman, intitulé L’an prochain à Tel Aviv. Il raconte les aventures, les péripéties de jeunes immigrés français à Tel Aviv. J’allais en parler ici même, sur ce site. Mon papier était écrit, tout était prêt, mais l’actualité m’a rattrapé.

Depuis hier plus d’une vingtaine de roquettes sont tombées sur le sud d’Israël, plus de 50 en quelques jours, plus de 100 depuis le kidnapping des trois adolescents assassinés Eyal, Naftali et Gilad. Aussi je ne pouvais plus parler de Tel Aviv. Pas maintenant, pas tout de suite.

Depuis deux jours, depuis une semaine, depuis un mois, depuis novembre 2012 et l’opération Pilier de défense, depuis 2005 et la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza, je pense à d’autres villes, plus au sud. Je pense à Sdérot, je pense à Ashkelon, je pense au Conseil régional d’Eshkol, à Sha’ar Hanegev, à Sdot Hanegev, à Netivot parfois. Je pense à ces villes qui se reçoivent des roquettes sur la tête presque sans interruption depuis des années. Je pense à ces villes qui refusaient majoritairement le cessez-le-feu en novembre 2012 car elles savaient qu’Obama, lorsqu’il disait qu’il ne laisserait pas les tirs reprendre, qu’il ne laisserait pas faire, ne tiendrait pas parole. Car elles savaient que ce n’était que promesses en l’air et sans fondement, sans garantie.

Je pense à ces localités implantées juste à la frontière de Gaza et qui se reçoivent sans arrêt des obus de mortier. Je connais un peu ces localités, j’y suis passé lorsque j’étais à l’armée, j’y ai fait des gardes, j’y ai parfois de la famille, mais je n’y vis pas.

C’est donc de mon fauteuil de Tel Aviv que je pense à elles. Et parfois, je l’avoue, j’ai un peu honte. Honte de cet Etat de Tel Aviv qui vit différemment du reste du pays, honte d’être à l’abri quand d’autres souffrent, réveillés chaque nuit, apeurés par l’alerte rouge, courant dans les abris. Honte que les gens du sud soient si délaissés, qu’ils semblent compter si peu dans les décisions du pays.

Alors je me dis que je dois faire quelque chose. Mais quoi? Acheter un appartement à Ashkelon pour soutenir l’économie, partir vivre à Sdérot et abandonner mon travail à Tel Aviv, envoyer de l’argent, des vêtements? C’est une question qui je crois, passe par la tête de nombreux d’entre nous qui vivons dans le centre du pays et qui voulons être solidaires des populations du sud du pays.

On dit généralement que, lorsqu’on sort un livre, on commence déjà à penser au prochain. C’est vrai, j’ai déjà tout dans la tête, ou presque. Mais je me dis que ce n’est plus à Tel Aviv que je devrais situer mon prochain roman, mais à Sdérot, à Ashkelon, à Eshkol. Je me dis que ce ne sont plus les terrasses de cafés ou les bars branchés de Tel Aviv que devront fréquenter mes personnages, mais les rues du sud, les localités frontalières de Gaza, les abris de Sdérot. Le livre ne s’appellerait plus L’an prochain à Tel Aviv, mais L’an prochain à Sdérot, ou plutôt l’an dernier. Il ne raconterait plus les aventures de jeunes immigrés à Tel Aviv qui comptent bien y rester, mais celles de jeunes ou moins jeunes repartis de Sdérot, d’Ashkelon et d’Eshkol car ils ne pouvaient plus y vivre. Car ils n’y trouvaient pas de travail. Car ils ne pouvaient plus y dormir. Car ils ne pouvaient pas y élever leurs enfants.

Ce matin j’apprenais qu’une roquette était tombée sur un jardin d’enfants de Sdérot. Par chance, tous étaient à l’abri. Mais cette réalité doit nous montrer à quel point la situation est intenable dans le sud. Je n’ai pas de solution facile, immédiate, implacable. Mais je ne pouvais rester sans mot dire.

Misha Uzan, auteur de L’an prochain à Tel Aviv, MMU, 2014

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