Je savais, par expérience, qu’en cas de punition, on risquait 25 à 50 coups de cravache ou de bâton sur le derrière.

J’ai assisté, plus d’une fois, à des corrections de ce genre et je vous assure que c’était du sérieux. Il fallait se coucher sur un tabouret, le postérieur à nu et compter à haute voix le nombre de coups reçus. Si le « patient » bougeait pendant l’ordonnance, il avait droit à une dizaine de coups supplémentaires. Il arrivait aussi que l’homme puni s’évanouisse pendant qu’on le frappait, alors on le ranimait avec un torchon mouillé, et on continuait l’exécution, malgré les cris.

Pour ma part, j’ai également reçu un jour une correction de 30 coups de bâton, au retour du travail, dans le camp. Un des hommes de notre équipe de quinze du kolenkommando s’était évadé et les quatorze restants ont été rendus responsable de sa fuite. C’était à nous de veiller à ce que personne ne s’en aille. Chacun de nous a eut droit à cette volée de bâton. Impossible de s’asseoir pendant des semaines, ni de se coucher sur le dos.

J’ai vu un jour le corps d’un flagellé, ayant reçu une centaine de coups; il était rayé comme la peau d’un zèbre, tout noir et plein de blessures ouvertes.

L’homme, qui avait essayé de fuir, fut repris quelques jours plus tard et ramené au camp. Il avait déjà été « travaillé » par les gardes, compte tenu de son état physique déplorable. Le visage tuméfié, les lèvres gonflées démontraient qu’on l’avait battu à mort, et qu’il n’était plus qu’une loque humaine.

A titre d’exemple, on l’a « accroché » sur les fils de fer à l’entrée du camp, afin que tout le monde puisse le voir. Il a agonisé, là, pendant un ou deux jours. Un homme, dont le seul tort était de rechercher la liberté, pour survivre. Je crois qu’il avait à peine 20 ans.

A Ludwigsdorf, dans ma chambrée, il y avait en face de ma rangée de lits un Juif autrichien, du nom de Strauss. Il avait, probablement la cinquantaine (difficile de juger de l’âge de quelqu’un, quand on est squelettique). Tous les matins, Herrn Strauss, comme je l’appelais, me disai au lever, »Wie lange noch Théo? » Et il me souriait. Je lui répondais sur le même ton, » peut-être demain Herrn Strauss. »

Ce lien matinal, entre nous, avait une certaine importance. Pour moi, il représentait le père qui me manquait et, probablement à ses yeux, j’avais l’âge d’un fils éventuel. En tout cas, ce petit épisode du matin était très sympathique et donnait du courage à tous les deux.

On n’avait pas eu l’occasion d’avoir des grandes conversations et on connaissait peu l’un de l’autre, mais cette complicité entre un « vieux  » et un jeune était un symbole de solidarité. N’oublions pas que, lorsqu’on revenait de l’usine, le temps libre était très limité et que le seul but qu’on cherchait, après avoir reçu sa ration, c’était d’aller se coucher pour récupérer un peu.

Malheureusement, un jour, je n’ai plus entendu la question de mon ami Strauss. Il était mort d’une attaque au cœur. Nous ne travaillions pas sur le même chantier et je ne sais pas comment c’est arrivé, mais j’ai ressenti ce décès comme une grande perte, comme s’il était un membre de ma famille. Je venais de perdre « une voix » qui me réconfortait chaque matin. Pour moi, cet homme était un sage et il avait deviné mon désarrois de jeune et essayait, à sa manière, de me consoler.

Ayant perdu la fonction de ramasseur d’assiettes par la force des choses, et quand les corvées du camp me laissaient du temps, je traînais du côté du camp des femmes, séparées de nous par du fil de fer et un grillage. Les femmes qui vivaient là étaient uniquement celles qui s’occupaient du travail à la cuisine et des corvées pour la préparation de « nos repas ». Evidemment, elles avaient à manger et n’avaient pas cet aspect cadavérique des femmes que nous côtoyons, parfois, sur notre chemin de travail et qui subissaient le même traitement que nous.

Malgré tout ce temps passé dans les camps, c’était difficile de demander à quelqu’un s’il n’avait pas quelque chose à manger pour moi. Cette demande ne sortait pas de ma bouche. Aussi, je m’installais par terre, bien en face des baraques féminines et je regardais toutes celles qui passaient essayant d’accrocher leur regard. Je revenais toujours à la même place.

Un jour, une femme d’une quarantaine d’années, jolie, les cheveux noirs tirés en arrière, s’est approchée du grillage, avec dans la main une assiette blanche, en forme de pot de fleur, mais plus large; ( elles ne mangeaient pas, comme nous, dans des assiettes en métal). Sans dire un mot, elle me regarda et fit un geste vers moi avec l’assiette, pour me demander si j’en voulais.

Elle me passa l’assiette sous le grillage et j’eus juste le temps de dire merci, en yiddish, qu’elle s’en alla. Toutes ces femmes étaient d’origine polonaise, mises en place, en même temps que nos dirigeants juifs, au début des déportations de Pologne, en 1940.

En tout cas, pour moi, c’était une aubaine. L’assiette n’était pas pleine, mais la soupe était bien meilleure que celle que nous recevions et je l’avalai sur place ayant toujours ma cuillère à soupe sur moi. Je déposai le récipient à sa place, en dessous du grillage et chercha des yeux ma bienfaitrice. Personne en vue.

Je me retrouvais, souvent à « ma place » assis et attendant le miracle, mais à part cette charmante dame aux cheveux noirs personne d’autre n’avait compris mon message. Il est vrai, qu’il fallait être fin psychologue pour en saisir la nuance… Si j’avais ouvert la bouche, j’aurais, peut-être, eu plus de chance, mais ça c’est une autre histoire.

Parfois, le bruit d’un moteur d’avion nous faisait vibrer, et nous donnait de l’espoir. On s’accrochait à n’importe quoi, pourvu qu’on puisse sortir de cet enfer. Notre seul moment de liberté, si on peut l’appeler ainsi, était la nuit quand on se couchait. Je restais éveillé et mon imagination vagabondait, bondissant au-dessus des fils de fer barbelés électrisés et revenait à Bruxelles.

Je revoyais ma famille, mes rues familières, mon chien, mon chat, mes amis… Je me demandais où sont-ils tous, qu’est devenue ma maman, qui, je le savais, avait si mal pris le choc de mon départ.

Si jamais j’avais la chance de revenir, vais-je encore trouver quelqu’un à la maison ? C’était une angoisse permanente. J’aurais voulu avoir des nouvelles, et en même temps j’en avais peur.

Dans mes rêves, je me voyais à table, me remplissant l’estomac de toutes les bonnes choses que me faisait ma maman. Je revoyais la cuisine où elle fabriquait mes fameux petits biscuits, et il me restait un goût amer en bouche…

Malheureusement, ces images agréables se ternissaient par le réveil brutal du matin et toute l’amertume et le dégoût de vivre étaient là, bien réels, et implacables. Il fallait, à nouveau, reprendre la lutte pour survivre la journée, éviter les coups, trouver quelque chose pour se nourrir…

J’étais arrivé à un tel degré de conditionnement que je croyais que les allemands étaient infaillibles, qu’ils réussissaient tout ce qu’ils entreprenaient et les survivants des camps, s’il en reste, un jour, seront des esclaves pour toute leur vie et que jamais plus je ne connaîtrai la liberté.

Bien sûr on avait de l’espoir puisqu’un simple bruit de moteur d’avion nous transportait de joie, croyant presque, qu’il suffisait que l’engin se pose et qu’il nous libère, mais tout au fond de moi, une voix me disait qu’il sera impossible de vaincre cette puissante machine de guerre, qu’était l’Allemagne. Et c’était, à nouveau le désespoir.

Le lendemain en entendant que la R.A.F avait bombardé l’Allemagne, on se remettait à espérer, comme si cet événement pouvait influencer notre libération.

A suivre…