Il est dans le rôle de l’ambassadrice de France à Tel-Aviv de défendre son pays contre toute attaque politique. Mais certains combats sont perdus d’avance bien que son Excellence ait mis toutes ses forces pour défendre l’indéfendable.

Hélène le Gal est sur tous les fronts pour porter la bonne parole française parce qu’elle milite, c’est à son honneur, pour de bonnes relations franco-israéliennes. Mais contrairement à ses deux prédécesseurs Christophe Bigot et Patrick Maisonnave, elle s’aventure sur des terrains glissants, en communicant trop souvent.

L’évidence lui est insupportable et elle n’hésite pas à marquer sa mauvaise humeur lorsque Slate publie que «depuis les votes négatifs à l’Unesco et après le vote de la France en faveur de la résolution condamnant la décision américaine de transférer son ambassade à Jérusalem, les relations entre Israël et la France sont –c’est un euphémisme– très froides».

Non, selon l’ambassade, les relations franco-israéliennes sont excellentes et le journaliste qui a écrit «bien que les affaires politiques soient bloquées entre la France et Israël, les Français expliquent leurs déplacements par leur volonté de puiser des idées à adapter à leur pays» est mal informé et a fait un contre-sens.

Il ne s’agit pas de se fonder sur des paroles et de bonnes intentions mais sur des faits têtus. Sans remonter trop loin dans les votes négatifs contre Israël dans les instances internationales, le France a décidé de se distinguer du monde occidental, et de l’Europe en particulier, en mêlant sa voix à des pays qui ne sont pas réputés pour être de véritables démocraties.

Bien sûr, la France a sa propre politique internationale, mais en prenant une position ferme sans jamais s’abstenir, elle perd son rôle d’arbitre et se range du côté des ennemis irréductibles d’Israël.

Le Conseil de sécurité s’est vu saisi, le 1er juin 2018, de deux projets de résolution concurrents, qui abordaient sous des angles différents, le conflit entre Israël et la Palestine, et sur lesquels ses membres ne sont pas parvenus à s’accorder.

Dans un premier temps, le Koweït a proposé un texte par lequel le Conseil de sécurité aurait exigé qu’Israël s’abstienne d’actes tels que le recours excessif, disproportionné et indiscriminé à la force, notamment l’utilisation de balles réelles contre des manifestants civils.

Si la représentante permanente des États-Unis auprès de l’ONU, Nikki Haley, s’est opposée à la proposition du Koweït, c’est parce qu’elle y a vu une description «extrêmement partiale» de ce qui s’est passé à Gaza et un texte qui rejette de surcroît toute la responsabilité sur Israël. Elle a dénoncé l’absence de toute référence au «groupe terroriste Hamas». «C’est ce type de résolution qui sape la crédibilité de l’ONU pour résoudre le conflit israélo-palestinien», a-t-elle mis en garde.

«Le vote d’aujourd’hui est décevant, mais pas surprenant», a commenté l’observateur permanent de la Palestine, Riyad Mansour, évoquant la «position intransigeante» d’un des membres du Conseil. Saluant ceux qui ont voté pour, il a déclaré : «Vous avez rejeté la loi du plus fort et souligné que personne ne peut se déroger à la loi».

Le représentant d’Israël Danny Danon a, de son côté, vu dans le veto américain la démonstration que les règles sont en train de changer au sein du Conseil de sécurité, et que la politique du «deux poids deux mesures» contre Israël était terminée. Il s’est vivement insurgé contre l’absence de toute référence au Hamas : «Ne connaissez-vous donc pas l’orthographe du mot Hamas ?» s’est énervé le délégué en pointant notamment la France.

Justement, l’Ambassadeur français a expliqué qu’il aurait souhaité que le projet de résolution établisse clairement la responsabilité du Hamas et qu’il condamne explicitement les tirs de roquette contre Israël. Selon lui, il aurait été possible d’engager la discussion autour de ce texte.

Le projet de résolution réclame la protection des Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Présenté par le Koweït au Conseil de sécurité, le projet de résolution a été voté par la Chine, la France et la Russie. Quatre autres (Royaume-Uni, Éthiopie, Pologne, Pays-Bas) se sont abstenus alors que les États-Unis y ont opposé leur veto.

Le Conseil de sécurité de l’ONU a aussi rejeté le 1er juin un autre projet de résolution américain rendant responsable le Hamas palestinien des récentes violences dans la bande de Gaza. Les Etats-Unis ont été les seuls à voter pour leur texte. Onze pays se sont abstenus tandis que la France, le Koweït, la Bolivie et la Russie ont voté contre.

Le projet de texte contenait des injonctions dirigées vers «les organisations terroristes telles que le Hamas» et proposait au Conseil de condamner les tirs de roquettes aveugles effectués par des militants palestiniens basés à Gaza en direction de villages israéliens, le 29 mai 2018, «l’attaque la plus grave lancée à partir de Gaza depuis 2014». Le texte de la deuxième proposition de résolution a été critiqué à plusieurs reprises pour son manque d’équilibre, et en raison du fait qu’il n’a pas fait l’objet de négociations.

La France, a affirmé son représentant François Delattre, était prête à soutenir plusieurs paragraphes du texte proposé par les États-Unis, notamment ceux condamnant les actes du Hamas. Le délégué a toutefois fait observer que la responsabilité du Conseil de sécurité est de répondre à la crise de Gaza dans sa globalité, «ce qui n’est pas fait dans ce texte».

Le Koweït a dénoncé un texte qui ferme les yeux sur les massacres de dizaines de manifestants pacifiques et qui, «dans son esprit et sa lettre, encourage la puissance occupante à poursuivre les exactions contre des populations». Le représentant de la Bolivie a souligné pour sa part que la cause profonde et structurelle de la situation actuelle du peuple palestinien est l’occupation israélienne.

La Fédération de Russie a fait observer que la proposition américaine revoit la base juridique internationale du règlement du conflit, regrettant en outre un texte qui ne mentionne pas la reprise des pourparlers entre les parties, et ne fait pas non plus cas de l’initiative de la Ligue des États arabes, et encore moins des efforts du Quatuor.

La déléguée du Royaume-Uni, Karen Pierce, qui s’est abstenu sur les deux projets de résolution, a aussi regretté que la proposition américaine ne fasse pas suffisamment mention de la responsabilité d’Israël, estimant par ailleurs que l’appel, dans le texte koweitien, à la création d’un mécanisme pour la protection des civils aurait suscité des espoirs «irréalistes».

Le représentant de la France a déploré ce «lourd silence du Conseil qui est de plus en plus assourdissant». Un silence, a-t-il affirmé, qui n’est ni acceptable, ni compréhensible. «Si ce Conseil abdique aujourd’hui ses responsabilités, qui donc les assumera ?» a demandé le délégué qui s’est dit convaincu de la possibilité de bâtir de manière «patiente et pragmatique» le consensus sur la question.

Mais la position de la France a entraîné une réaction forte de l’ancien ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis (2009 à 2013), Michael Oren, qui dans un tweet s’en est pris à la France : «Louange aux États-Unis pour avoir opposé leur veto à la résolution du Conseil de sécurité sur Gaza qui ne mentionne pas le Hamas et a condamné Tsahal pour avoir défendu Israël. Honte à la France de l’avoir soutenue. Le gouvernement français ne peut pas dire que c’est contre l’antisémitisme et voter pour cette résolution antisémite».

La réaction d’Hélène le Gal a été immédiate : «Honte à vous M. Oren d’avoir insulté la France à la veille de la visite de votre Premier ministre à Paris. Vous n’avez pas lu la résolution. Ce n’était pas parfait mais elle condamnait toute la violence contre Israël. La France soutient résolument la sécurité d’Israël».

Yigal Palmor, directeur de la communication à l’Agence juive et ancien porte-parole du ministère israélien des affaires étrangères, a eu le dernier mot dans cet échange : «Cependant, Madame l’Ambassadeur, et avec tout mon respect sincère, comment se fait-il que la France n’ait pas voté comme le Royaume-Uni, la Hollande, la Pologne et l’Éthiopie mais plutôt avec le Koweït, la Russie, la Chine, la Bolivie ? Vous savez que nous attendons plus de la France».

Article initialement publié dans Temps et Contretemps